Entre phalangine et phalangette

 

  

Mémoires d'Eckmühl, la suite...

  

 

La basilique de Santa-Cruz.

 

 À mon fils, à mes filles,
à mes petits-enfants

pour que le souvenir demeure.

 

 Oran l'Andalouse, son port, son fort,
sa basilique de Santa-Cruz, ses arènes
et la rade de Mers-El-Kébir.

 

L’Aïdour est une colline qui fait partie du massif du Murdjadjo dont le plus haut sommet culmine à 536 mètres.

Plus connu des Oranais sous le nom de Santa-Cruz, il surplombe la ville et le port d’Oran (Algérie) de ses 386 mètres. Les espagnols, mes ancêtres, prirent pied sur le sol d'Oranie le 13 septembre 1505 à Mers-El-Kébir (l'antique Portus Divini : le Port des dieux) et le 17 mai 1509 à Oran (l'antique Gratianopolis qui reçut son nom de l'empereur romain Gratien). Entre 1698 et 1708, le gouverneur d'Oran, Don Alvarez de Bazan y Sylva, marquis de Santa-Cruz, construisit, au sommet de l'Aïdour, un fort (1) et par la suite, une petite chapelle au charme incomparable, légèrement en contrebas, dominée par une statue de la Vierge ouvrant ses bras à la ville et à la mer dans un geste de protection.

 

En 1849, la Vierge protégea Oran du choléra (lire le livre d'Albert Camus : La peste. Il raconte cet épisode avec talent). Les français ont, bien plus tard, transformé cette petite église en une grande basilique.

La piété des Oranais était grande et la dévotion à Notre-Dame de Santa-Cruz dépassait tout ce que l'on peut imaginer. Ma grand-mère maternelle, Maman Angèle, gravissait la colline "de rodillas" ce qui signifie "à genoux". Ses genoux étaient en sang mais elle ne se plaignait pas et continuait son ascension jusqu'à la chapelle.

 

La petite et très belle chapelle espagnole de Santa-Cruz au charme incomparable, se dresse entre ciel et terre, tournée vers la mer et la ville.

Qu'il est ardu cet étroit sentier qui mène à la chapelle ! Pourtant, soutenus par leur foi, les Oranais, en foule, s'y pressaient le jeudi de l'Ascension pour rendre un vibrant hommage à la Vierge de Santa-Cruz. Cette ferveur se retrouve, intacte, tous les ans à la même date à Nîmes-Courbessac.

Agrandie par les français, la petite chapelle de Santa-Cruz se transforme en une magnifique basilique.

On aperçoit les falaises de Gambetta mais pas la montagne des lions cachée par la brume au lointain.

En survolé, une belle aquarelle d'une peintre Oranaise connue sur l'internet.

 

 

 

 

(1) Une légende circulait dans mon quartier à propos de la construction du fort de Santa Cruz. Il paraît que les Espagnols, pour frapper d'effroi la population autochtone, construisirent en une nuit la façade du fort (celle qui se voyait de la ville) de façon factice en utilisant des cartons et des planches de bois. Le lendemain matin en voyant ce qu'elles croyaient être un gigantesque fort en pierre de taille, les tribus attribuèrent cela à la puissance des djinns espagnols et, la crainte s'installant, se tinrent tranquilles. L'armée royale put ainsi poursuivre la construction du fort, cette fois-ci en dur, sans être inquiétée.

 

  

 

 

 

Précisions fournies par un Oranais d'Eckmühl
concernant les transports urbains d'Oran
et l'Ecole Normale de filles

 

En consultant les différents sites je suis parvenu via Aïn-Franin jusqu'à votre description de ce quartier d'Eckmühl qui m'a vu naître et grandir.

Je vous fait parvenir des copies du livre des rues d'Oran (édition du début des années 50) pour que vous puissiez faire des corrections dont ci-après quelques explications.

- L'Ecole normale située à Eckmühl était uniquement pour les « jeunes filles ».

 L'immeuble où j'habitais avenue du docteur Cauquil donnait en face de cette école. Pour info pendant la guerre 39/45 les américains ont occupé cette école, certains soirs ils passaient des films en plein air et nous pouvions les voir depuis chez nous !

- Concernant les transports en commun, après les tramways (terminus à la patte d'oie avenues d'Oujda/Albert 1er) ce sont des trolleybus qui ont circulé depuis le terminus situé quant à lui à hauteur du « Café Bar Léon », après avoir fait le demi-tour entre la société Santiago, les Cafés du Brésil et le début de la route de Tlemcen. Le terminus en ville a eu différents sites :

(1) petit bout de rue très en pente reliant le boulevard Joffre au boulevard Sébastopol,

(2) boulevard Sébastopol juste avant le rue Eugène Etienne, les demi-tours des sites 1 et 2 étant faits par la rue Eugène Etienne vers le boulevard Magenta derrière la Synagogue et retour vers l'ouest en empruntant le boulevard Joffre.

(3) Le dernier site connu était le demi-tour place Valéro.

 

Cette ligne était la numéro 7.

 

Georges R.

 

 

Cliquer sur les images ci-contre pour les agrandir

 

 

                                                                                                  

 

Les festivités de l'Ascension à Nîmes

À l'indépendance de l'Algérie, en juillet 1962, une des statues de la Vierge a été installée à Nîmes-Courbessac où se déroulent, tous les ans pour l'Ascension, des festivités en l’honneur de la Vierge de Santa-Cruz et des repliés d'Oranie.

J’y suis allé deux fois seulement. La dernière, c'était le 25 mai 2006, je n'ai aperçu aucune de mes connaissances d'Oran, pas même les amis connus sur l'internet, mais la première fois j’y ai rencontré mes anciens voisins de la Cité Petit, les R. qui habitaient rue Marcel Petit. La fille aînée des D. avait épousé M. R. Ils avaient une fille qui en souvenir du passé, peut-être encore trop présent pour elle, n'avait pas voulu me revoir à cette occasion. D'autres membres de la famille D., qui eux habitaient la maison qui faisait face à celle de mes parents, à la Cité Petit, étaient également présents. Notamment, un italien M. Z. marié à l'une des filles D., ancien légionnaire et vernisseur qui exerçait son métier dans un local, un garage qui n'avait jamais connu cette destination, que mes parents lui avaient loué et où j'allais, jeune garçon, apprendre le métier de vernisseur amateur.

 

Le vernissage au tampon

Le vernissage des meubles se faisait au tampon imbibé de gomme laque dissoute dans de l'alcool à brûler. La surface du bois était préalablement lissée à l'aide de poudre de pierre ponce, toujours avec le tampon imbibé d'alcool, et les fentes et nervures du bois étaient colmatées par du talc qui était ensuite "mouillé" et teinté avec le tampon à la gomme laque. Comme ce travail s'effectuait à la main, il demandait énormément de temps et donc beaucoup de patience pour que le résultat final soit à la hauteur des meilleurs vernis synthétiques qui devaient d'ailleurs, bien malheureusement quelques années plus tard, supplanter définitivement ce beau travail artisanal.

 

Eckmühl et les arènes

On prononçait "Eckumühl". C'est le quartier d'Oran où je suis né avenue d’Oujda. J’ai vécu ensuite jusqu’à l’âge de 11 ans, pas bien loin, avenue Albert 1er dans une ancienne ferme réaménagée en habitation. Cette ferme appartenait à mes parrain et marraine, les Levrero. C'était un viager qu'ils payaient à leurs oncle et tante les Talamante. Maman appelait le vieux Talamante. "el viejo caco", c'est à dire "le vieux filou" parce qu'il avait été plutôt malin en donnant son bien en viager à sa nièce.

 

Du jardin, à travers les fissures béantes du mur de pierres jointoyées à la terre rouge (on disait du "bagali"),  je voyais le palmier qui ornait la propriété de nos voisins les Segura. et j'ai pu, grâce à cet arbre, retrouver l'emplacement exact de cette ferme dans une photographie aérienne d'Eckmühl et des arènes reproduite ci-contre (le cercle blanc avec la flèche).

 

 

En bas et à gauche de la photo,
la maison d'Adrien
, une relation d'internet.

 

 

Les nouvelles arènes d'Eckmühl

 

Les nouvelles arènes - Le fronton

 

 Les nouvelles arènes - L'entrée

 

 Les nouvelles arènes - La piste

 

 J'ai recherché dans plusieurs dictionnaires les racines du nom de mon quartier (on parlait de faubourg) et j'ai trouvé dans le Larousse, édition de 1952, que mon père m'avait acheté chez le libraire Laurent Fouque et que ma mère avait recouvert de tissu (les plis avaient été cousus pour le protéger), qu'Eckmühl est le nom d'un village de Bavière, au sud de Ratisbonne, où Napoléon y vainquit les Autrichiens en 1809. Cette victoire, paraît-il, valut à Davout le titre de prince d'Eckmühl.

Un phare construit entre 1892 et 1897, l'un des plus beaux du monde, situé à la pointe de Pemmarch dans le Finistère, à 60 mètres au-dessus du niveau de la mer, porte aussi ce nom glorieux.

Voilà, je referme mon dictionnaire maintenant que ce petit mystère est éclairci, et je reviens à mon histoire.

 

Les aguaeros

Il n’y avait pratiquement, à cette époque, que des charrettes tirées par des ânes ou des mulets, qui servaient au transport des marchandises. Certaines étaient chargées de bonbonnes d’eau de 20 litres, que vendaient les "aguaeros" (terme oranais à consonnance espagnole signifiant "vendeurs d'eau"). La protection contre les chocs de ces bonbonnes en verre était assurée par une sorte de housse en alfa tressé qui les enveloppait.

Nous étions obligés d'acheter cette eau car celle du robinet commun situé au fond du jardin, près des uniques toilettes (un simple WC turc), était saumâtre (il faut savoir qu'Oran n'a été alimentée en eau douce qu'à partir de 1952 après la construction du barrage de Béni-Bahdel et d'une conduite de 170 kilomètres de longueur et de 1,10 mètre de diamètre). L'eau était ensuite transvasée dans une jarre de terre cuite vernissée couverte d'un couvercle en bois qui était placée  dans le lieu le plus frais de l'appartement : la cuisine. j'y ajoutais quelques gouttes de teinture d'iode pour éviter les maladies comme l'instituteur nous l'avait recommandé. Avant chaque repas, ma mère remplissait  une carafe à l'aide d'une louche en métal comportant un bec verseur. En été, elle installait la gargoulette pleine d'eau, enveloppée d'un linge humide, à l'ombre derrière les persiennes entrebâillées. Le léger courant d'air qui circulait entre les ventaux la refroidissait et nous avions ainsi de l'eau fraîche pour la journée.

Nous ajoutions dans nos verres quelques gouttes d'Antésite ou bien une petite pincée de coco de Calabre ce qui donnait à l'eau un parfum de réglisse et une fraîcheur toute particulière. Je me rappelle que le coco se vendait soit dans des boîtes métalliques cylindriques d'une dizaine de centimètres de hauteur, soit dans de petites boîtes plates. Je trouvais que ces dernières étaient très pratiques pour déguster le coco en y trempant l'extrémité d'un doigt mouillé de salive.

 

Jéjé et les dessins à la craie

C’était aussi l’époque où je découvrais, comme tous les enfants de mon âge, Blanche neige et les 7 nains.

Je dessinais à la craie sur le sol cimenté du large couloir d'entrée de la ferme, en compagnie de Jérôme que j'appelais mon cousin, (mais pour tous c'était Jéjé le fils de mes parrain et marraine), Grincheux, Prof, Timide,  ou bien les autres personnages du film.

Nous avions, sans nous vanter, un joli coup de craie.

 

 

La bilocha de Pâques

Pour Pâques nous allions, mon frère cadet et moi, faire voler la bilocha (déformation oranaise de l'espagnol milocha ou birlocha, le cerf-volant), un barrilete (on y voyait aussi des lunes et quelques bacalaos qui ne volaient pourtant pas très bien) à Protin, tout près de chez nous, car il suffisait de traverser l'avenue Albert 1er pour y être. Nous nous retrouvions aussi, accompagnés de nos parents, à la Périgoña, un terrain planté d'immenses eucalyptus dont les feuilles arquées tombaient en effectuant de larges cercles en vol plané.

Je construisais moi-même mon barrilete avec des roseaux coupés par le milieu sur toute leur longueur en prenant la précaution de les choisir robustes pour résister à la force du vent.  J'achetais les feuilles de papier transparent de couleurs différentes chez Mme Ascencio, l'épicière de la réplacette d'Eckmühl (la place Noiseux) ainsi que deux ou trois pelotes de fil qui devait être solide et léger pour ne pas avoir une trop grande comba (la flèche : la courbure que fait le fil, une fois la bilocha en vol). Un peu de farine délayée dans l'eau faisait office de colle. Je confectionnais aussi de jolies ailes, des franges collées autour de la bilocha et qui devaient "froufrouter" dans le vent. Au milieu du cerf-volant, je collais un cœur de papier rouge qui se voyait de loin.

Une fois construit, des essais étaient nécessaires pour s'assurer que les tirants (les 3 fils qui tenaient le barrilete et permettaient de le guider) formaient un triangle bien tendu. Il fallait aussi régler la longueur de la queue constituée de vieux chiffons que je nouais entre eux.

En mars ou avril, le vent était souvent de la fête et il suffisait de tenir son cerf-volant à bout de bras pour qu'il prenne de l'altitude. Mais il arrivait certaines années que le calme plat vienne nous contrarier. Mon frère était alors mis à contribution. Il prenait le cerf-volant par le croisillon des roseaux et s'éloignait d'une cinquantaine de mètres en le tenant le plus haut possible. À mon signal, il lâchait le barrilete et je m'élançais à toute vitesse.

Las ! La bilocha s'élevait puis retombait lorsque moi-même, le cœur battant sous l'effort, je m'arrêtais pour prendre un peu de repos. Il nous fallait recommencer plusieurs fois avant qu'un souffle de vent un peu plus soutenu ne vienne emporter notre voilier multicolore et froufroutant jusque très haut dans le ciel sous les cris de joie de tous les participants.

Lorsque la bilocha tirait sur son fil, les filles et les garçons, alternativement, lui envoyaient des télégrammes. Cela consistait à écrire un mot, tenu secret, sur un petit bout de papier fendu et percé d'un trou en son centre. Le télégramme, une fois rédigé, était placé sur le fil du cerf-volant et le vent l'entraînait jusqu'aux tirants dans l'allégresse générale. Lorsque le cerf-volant était ramené à terre, nous lisions les messages dans l'ordre de leur envoi. Ils formaient quelquefois des phrases pleines de promesses pour l'avenir, du genre "Je t'aime", "Mon amour" ou bien "Je t'attends ce soir", "À la vie, à la mort".

Des garnements, certains les traitaient de galapiats ou de vauriens, mettaient de l'ambiance dans tout ce petit monde joyeux en coupant le fil de la bilocha tout en lançant leur terrible cri de guerre "¡Corta hilo !" ("Coupe fil !"). C'était le désastre, les petits et les grands, je faisais partie des petits, se démenaient comme de beaux diables dans toutes les directions. La panique s'était installée et même les parents s'en mêlaient. Les noms d'oiseaux fusaient "¡Que mala semilla esos bordes!", "¡Corre a segar rábanos, granuja!", "Alcahuete, chuchumeco, mala sombra, sin vergüenza!"

Moi, je courais à toutes jambes après mon barrilete qui s'échappait au loin entraînant son fil et tous les télégrammes encore non lus. Enfin, j'arrivais à le récupérer, quelquefois dans un triste état.

Malgré ces péripéties et peut-être à cause d'elles nous rentrions chez nous, à la fin de la journée, heureux d'être ensemble, le cerf-volant sur le dos, tenu d'une main par la queue enroulée sur elle-même et de l'autre, par la pelote de fil enroulé également mais autour d'un roseau.

 

Les jeunes abbés et le pita ferro

À cette époque, c'était dans les années 1946-49, les jeunes curés, prêtres et abbés déambulaient, par groupe de quatre ou cinq, dans les rues d'Eckmühl ou d'autres quartiers pour faire connaissance avec la population et maintenir le contact avec les jeunes.

Il faut dire qu'ils portaient soutane et col blanc sans aucun complexe. Ils assumaient leur condition d'ecclésiastiques sans se poser de question et l'affichaient dans la vie de tous les jours.

Or, à la vue des soutanes, les mêmes chenapans qui coupaient le fil des cerfs-volants, se regroupaient en petites bandes pour harceler ces jeunes curés, en hurlant "Pita ferro ! Pita ferro !". Tout en criant ces mots et en dévalant les rues, ils essayaient, cela faisait partie du rite du "pita ferro", de siffler en faisant un pont avec leurs mains, doigts écartés et en portant le pouce de la main droite aux lèvres et l'auriculaire de la main gauche au métal de la boucle en fer de leur ceinture ou de tout autre objet métallique comme, par exemple, les descentes en fonte des eaux pluviales.

Les braves curés, qui connaissaient cette coutume mais, on peut s'en douter, ne l'appréciaient guère, relevaient le bas de leur soutane et se lançaient à la poursuite de ces jeunes polissons ou plutôt faisaient mine de courir après eux. Cela occasionnait une débandade générale des sauvageons qui, tenaces, revenaient à la charge dès que la contre-attaque ecclésiastique s'essoufflait un tant soit peu. Cela donnait des mouvements en accordéon sur l'avenue Albert 1er et les rues transversales, notamment sur la rue Benamou. Enfin, le groupe de prêtres, lassé de ce petit jeu, poursuivait son chemin comme si rien ne s'était passé, en quête de paroissiens plus respectueux de leur soutane.

Les jeunes anticléricaux se dispersaient à leur tour et tout retombait dans la morne existence de tous les jours.

Le petit peuple du quartier, derrière les carreaux des fenêtres ou des portes, avait assisté à un spectacle de rue comme il n'y en avait qu'à Eckmühl.

Le bon vieux faubourg riait de ses propres contradictions qui le portaient, quoique d'origine espagnole et par là-même fervent chrétien, à houspiller parfois les représentants et gardiens de sa foi.

Pour satisfaire son désir de fête, il n'avait plus qu'à attendre la toute proche procession du Sacré-Cœur ou bien le passage du bœuf chamarré guidé par l'Arabe quémandant en musique quelques piécettes de monnaie pour faire tomber la pluie et mettre ainsi fin à la sécheresse climatique.

 

 La réplacette

L'école d'Eckmühl donnait sur la place Noiseux, que nous appelions "la réplacette". Au centre de la place se trouvaient le kiosque à musique (certains sites pieds-noirs parlent d'un jet d'eau. Ma mémoire me tromperait-elle ?) et face à la rue Général Nansouty, sur le trottoir, une fontaine assez majestueuse où le facteur, à grandes lampées, éclaircissait le vin rouge, presque noir, qu'il venait d'acheter à l'épicerie de Mme Ascencio toute proche, à l'angle de la rue l'Allement, à côté du bureau de police.

Je m'y rendais, moi aussi très souvent, à la sortie de l'école, pour acheter les délicieux piroulis (pirulí en espagnol), sucettes tronconiques effilées enveloppées de cellophane, et les torraicos (torrados en espagnol), des pois chiches grillés qui nécessitaient d'avoir de bonnes dents tant ils étaient durs à croquer. C'est là que je me procurais les indispensables feuilles de papier transparent de différentes couleurs  qui servaient à couvrir mes cahiers et mes livres de classe ainsi que tout ce qui était nécessaire pour la construction d'une "bilocha" lorsque les fêtes de Pâques approchaient.

 

 L’épicerie de Madame Ascencio

C'était une vraie caverne d’Ali Baba que l'épicerie de Madame Ascencio. Une quantité impressionnante de produits s'étalait sur une toute petite surface. On y voyait sur l'étal les bocaux de bonbons, de sucettes et des fameux piroulis. En entrant, à droite, s'alignaient plusieurs sacs de jute contenant soit les lentilles, soit les haricots secs ou bien les pois cassés que je détestais tant. Juste à côté, sur son berceau, se trouvait le baril métallique d'huile d’olive et tout au coin le fût de vin rouge, presque noir, qui faisait les délices du facteur d'Eckmühl et de bien d'autres amateurs. Dans chaque sac, à même le tas de comestible, une sorte de pelle aux bords recourbés permettait de servir les clients. Au fond, sur des étagères étaient rangés les produits les plus divers sous conditionnement verre ou en boîtes métalliques comme par exemple le lait sucré "Nestlé".

Ma mère y perçait deux fentes diamétralement opposées sur le couvercle de la boîte et elle soufflait dans l'un des trous pour que le lait, assez dense et plutôt sirupeux, puisse s'écouler. Vers la fin de son utilisation, le couvercle était découpé à l'ouvre-boîte pour utiliser les dernières gouttes qui restaient encore tout au fond.

Durant la deuxième guerre mondiale, ce lait était rationné et les familles ayant des enfants, c’était le cas de la nôtre, recevaient un bon de la mairie indiquant la quantité autorisée de boîtes de lait. Maman présentait ce document à Madame Ascencio qui, tout sourire, lui délivrait alors la précieuse marchandise.

Malgré cette ambiance sympathique, la vigilance était de mise pour ne pas être volé car la vieille épicière « aidait » la pesée des denrées en appuyant négligemment le petit doigt sur le plateau de la balance Roberval.

 

La boulangerie de Monsieur Roca

À l'angle de la rue d'Auerstaedt et de la réplacette, se trouvait la boulangerie Roca. Pendant la guerre de 1939-45, le pain était rationné. De temps à autre, pour avoir un supplément, ma mère présentait sur le comptoir un billet de banque à demi caché par la paume de sa main. Le plus innocemment du monde M. Roca prenait un pain et le glissait dans le couffin de ma mère par-dessous le comptoir.

À Pâques, après la Libération, M. Roca faisait cuire gracieusement dans son four les mounas confectionnées par les gens du quartier.

L'école communale d'Eckmühl. À droite, la majestueuse fontaine et au fond la porte de la "tienda" (l'épicerie) de Mme Ascencio.

 

L'école vue sous un autre angle.

 

La replacette. Au fond, l’épicerie de
Mme Ascencio.
À droite, le bureau de police.

 

La place Noiseux (la réplacette),
sa fontaine et l'école communale
d'Eckmühl

À gauche, derrière le personnage qui se trouve près de l'arbre, un gamin semble-t-il, on distingue la rue Général Nansouty qui conduit à l'église du Sacré-Coeur d'Eckmühl et au patronage Don Bosco des pères salésiens. Je l'ai fréquenté dès l'âge de 8 ans jusqu'à 11 ans. Je rentrais alors en 6ème au collège Ardaillon et je quittais Eckmühl pour habiter notre maison de la Cité Petit.

À l'extrême gauche, une personne à demi cachée, tire de l'eau de la fontaine qui, elle, est bien visible (c'est peut-être le facteur, pris en flagrant délit, qui éclaircit son vin rouge !).

 

 

Le kiosque à musique ne figure pas sur la photographie. Il a certainement été construit plus tard. Il était cependant là en 1945 (certains sites oranais évoquant la réplacette parlent plutôt d'un jet d'eau). Un clocheton surmonte l'horloge qui marque, au vu de l'ombre projetée au sol, 20 heures 15. C'est l'été et il fait encore jour. Les arbres, des micocouliers ou des ficus, donnaient des fruits en forme d'olive charnue sans noyau et les élèves en sortant de classe se bombardaient avec ces boulettes, soit à mains nues, soit avec le stack (deux élastiques tendus, attachés à une extrémité à un manche en olivier en forme de "Y" et à l'autre à une bande de cuir dans laquelle on logeait le projectile). C'était, bien sûr, plutôt dangereux.

 

Photographie aérienne d'Eckmühl et des arènes

 

J'habitais là, près du grand palmier (le cercle blanc et la flèche) Avenue Albert 1er dans une ferme dont les locaux avaient été aménagés en habitations. Au loin, dans la brume, se profile la montagne des lions. Ma femme travaillait en face des arènes aux "Cafés du Brésil", une société qui torréfiait et commercialisait le café. La société concurrente était les "Cafés Nizière" qui avait pour logo un lion assis. Je l'attendais en Vespa à la sortie de son travail. Elle qui n'aimait pas le café, et ne l'aime toujours pas, elle était servie !

 

On remarque très bien la patte d'oie que forme l'avenue Albert 1er et l'avenue d'Oujda. Un peu plus loin, la maison de 8 étages qui était connue sous ce nom et qui est restée pendant longtemps l'immeuble le plus haut d'Oran. Elle domine le ravin Raz-el-Aïn, en contrebas à gauche (ce quartier du faubourg d'Eckmühl s'appelait "le tir au pistolet").

 

   

 

On voit sur l'avenue d'Oujda, le trolleybus à l'arrêt du terminus de la ligne n° 7 qui desservait Eckmühl. On y aperçoit, sur la gauche, les traces de pneus qu'il laissait, en effectuant le virage pour rejoindre la station. Quand je fréquentais le collège Ardaillon, je me rendais, à pied, à cet arrêt pour prendre le trolleybus qui me conduisait au centre-ville. Après les cours, pour retourner chez moi à la Cité Petit, je refaisais le même parcours, toujours à pied, en longeant la caserne des tirailleurs puis en coupant par le terrain de sport de la base militaire. Il fallait soulever les rangées de fils de fer barbelés en faisant bien attention de ne pas s'y accrocher. À la sortie, côté rue Eugène Delacroix, les mêmes précautions étaient à prendre.

 

Un tout jeune enfant musulman, en jouant près de la clôture du stade, s'était enfoncé dans le ventre un barbelé. Il hurlait de douleur. Je courais avertir ma mère qui décrocha l'enfant des barbelés et le soigna. Elle avertit les parents et leur conseilla d'aller voir le médecin pour une piqûre antitétanique. Rien ne fut fait et l'enfant continua de se porter à merveille.

 

Je n'ai jamais vu un militaire sur ce stade, il n'était occupé que par nous, les jeunes du quartier, qui jouions au ballon ou qui dénichions, sans leur faire le moindre mal, les gerboises qui y proliféraient. C'est un petit animal aux longues pattes arrières qu'il utilise à la façon d'un kangourou. Sa longue queue terminée par un toupet de poils sert de balancier. Il se déplace par sauts rapides en zig-zag déconcertant ainsi ses éventuels prédateurs.

 

 

Mon père m'avait emmené voir toréer Litri aux arènes d'Eckmühl, un grand matador qui, à genoux, tournait le dos au taureau qui aurait pu facilement l'encorner. Un grand et inoubliable moment de tauromachie !

 

Los terremotos (les tremblements de terre)

Les tremblements de terre étaient relativement fréquents en Algérie. Je me rappelle de cette époque qui m'a particulièrement marqué : j'étais en classe de sixième et je devais sauter par dessus la faille créée par un séisme, place Karguentha, pour me rendre au collège Ardaillon par les boulevards Sebastopol et Paul Doumer. Six ans plus tard, celui d'Orléansville des 9 et 10 septembre 1954 fut d'une grande gravité avec ses 1500 morts. Ceux qui croyaient aux présages y ont vu l'annonce des événements d'Algérie qui ont débuté un mois et demi plus tard par l'assassinat du caïd Hadj Sadok et du jeune instituteur Guy Monnerot le 1er novembre 1954 (la Toussaint rouge). Mme Monnerot fut blessée dans cet attentat mais elle survécut à ses blessures.

Cet hiver-là, manifestation météorologique rarissime, Oran était sous la neige.

Le fatalisme arabe ne dit-il pas    "Mektoub ! C'est écrit !"

 

Les "mariposas" de la Toussaint

Pour les fêtes de la Toussaint et des défunts, ma mère préparait les Mariposas. C’était de petites veilleuses constituées d’un disque en liège de quinze millimètres de diamètre environ avec une mèche au milieu. Sur la boîte de ces veilleuses était porté la marque "Mariposa" ("Papillon" en français).

Elle remplissait un bol d'huile constituant le carburant, y posait quatre veilleuses, une en mémoire de son père, une autre pour Mamá Cecilia (après son décès) et deux autres pour les deux enfants qu'elle avait perdus. Puis elle allumait les mèches.

Les Mariposas brûlaient jour et nuit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’huile.

Le jour des morts, le 2 novembre, maman préparait les lits de très bonne heure. Elle changeait les draps et mettait des couvertures propres et repassées. Elle nous interdisait formellement de nous coucher ou même de nous asseoir sur le bord du lit pendant toute la journée. Elle disait que les morts de la famille venaient se reposer et qu'il fallait donc les laisser en paix et ne pas les troubler en cette journée de fête des défunts.

 

 

L'ancienne ferme
de l'avenue Albert 1er
.

Mes parents me tiennent dans leurs bras. Nous habitions la maison que l'on aperçoit au fond. Ma mère tient dans sa main gauche un hochet qu'elle agite pour me faire rire. J'ai l'impression que ça n'a aucun effet. À droite, le magnifique citronnier aux fruits ensoleillés.

 

 

 

 

Je suis photograpié devant la ferme comme une vedette

Ça y est, je marche tout seul ! Et je tiens une balle dans les bras ! Quel exploit !

On aperçoit la porte entrebâillée de l'appartement de mes parrain et marraine. Les volets de la porte se retiraient pour avoir plus de clarté (on voit les deux poignées métalliques qui servaient à les manipuler facilement). Ce système était courant, la porte de la chambre de ma grand-mère comportait également des volets amovibles.

Le trottoir est fait de pavés qui s'arrêtent à la limite de la ferme. Plus loin, c'est de la terre battue qui borde un terrain vague clôturé de planches vermoulues.

Sur la photo de droite, mon parrain en pyjama-pantoufles et ma marraine qui me tiennent par les bras.

 

 

Mon terrain de jeux :
avenue Albert 1er, devant la ferme

Je jouais au bord du trottoir en faisant naviguer une coque de noix sur le flot de la rigole en me prenant pour un pirate de l’île de la Tortue. D'autres fois, je faisais courir deux sauterelles, retenues par un fil à la patte arrière. Elles portaient un numéro au cou inscrit par les services compétents de l'Etat afin de définir les migrations de ces terribles et dévastateurs insectes.

Je m’amusais avec trois fois rien tout en veillant sur mes petites pensionnaires, deux minuscules grenouilles vertes tombées du ciel avec la dernière pluie, que je retenais dans un bocal.

Mais pour l'heure, j'ai quatre ans et mon gâteau d'anniversaire, avec ses quatre bougies, attend d’être partagé à la fenêtre de l'appartement de mes parrain et marraine.

 

 

La famille Benattar

Juste en face de la ferme, habitait la famille Benattar dont le fils était plus âgé que moi de quelques années.

J'ai rendu visite à un médecin de Montpellier qui porte le même nom que ces personnes dans l'espoir de retrouver la trace de mes voisins d'autrefois. En vain.

 

Madame Nadal

Un peu plus bas sur l'avenue habitait Madame Nadal., une personne qui excitait ma curiosité. Elle portait toujours des lunettes aux verres foncés et fermées sur les côtés. J'ai appris beaucoup plus tard qu'elle était borgne et cachait ainsi son handicap qu'elle vivait comme une insoutenable disgrâce.

 

Le chanteur de "Cielito lindo"

Je venais à peine de traverser l'avenue Albert 1er et de m'engager sur le chemin de Protin quand j'aperçois, venant à ma rencontre, un arabe en baya blanche(1) qui chante à tue-tête "Cielito lindo", une chanson espagnole que ma mère entonnait et qui est restée dans ma mémoire : "Ese lunar que tienes junto a la boca no se lo des a nadie, cielito lindo, que a mí me toca. ¡Ay, ay, ay, ay! Canta y no llores porque cantando se alegran, cielito lindo, los corazones"(2). Que les arabes d'Oran connaissent l'espagnol n'était pas une surprise pour moi mais chanter "Cielito lindo" c'était extrêmement émouvant et j'en garde un souvenir... étincelant.

 

Cielito lindo

 

(1) Baya : vêtement d'été fait de toile blanche. Ample et léger, il recouvre le corps jusqu'aux pieds.

(2) Ce grain de beauté que tu as près de ta bouche ne le donne à personne, joli petit ciel, car il me revient. Ay ay ay ay ! Chante et ne pleure pas parce qu'en chantant, joli petit ciel, les cœurs se remplissent de joie.

 

 

 

 L'Ecole Normale de filles d'Eckmühl

À l'embranchement des deux avenues d'Oujda et Albert 1er, à l'angle de l'avenue Albert 1er et de l'avenue du Docteur Cauquil (renvoi 43 du plan ci-dessous), dans un écrin verdoyant aux arbres centenaires, se dressait l'Ecole Normale de filles dont on peut admirer la pureté des lignes sur cette photographie (photo internet).

 

 

 

Plan d'Eckmühl

Nota : Le renvoi 43 figurant sur le plan, en haut et à droite, indique l'Ecole Normale de filles (voir la photo ci-dessus). Le terminus de la ligne n°7 du trolleybus se trouve un peu plus loin, en allant vers les arènes sur l'avenue d'Oujda, un pâté de maisons après l'avenue du Docteur Cauquil (voir, plus haut, la photo des arènes).

 

J'ai fait toutes mes études primaires à l'école d'Eckmühl (le point orange sur le plan) depuis l'asile (que l'on appelle la maternelle actuellement) jusqu'au CM2. Je me souviens du jour de l'Armistice, le mardi 8 mai 1945. Les cloches de l'église du Sacré-Cœur, toute proche, sonnaient à toute volée et le directeur de l'école avait laissé sortir les élèves avant la fin des cours et c'est dans les cris de joie que je dévalais à toutes jambes la rue du Docteur Pauly, longeais le magasin de Patricio, le marchand de tissus en coupons, pour embrasser mes parents qui étaient ce jour-là, comme souvent, chez ma tante Conception, au café "Chez François".

J'ai ensuite effectué mes études secondaires au collège Ardaillon puis j'ai été admis à ENPA (l'Ecole Nationale Professionnelle de l'Air) du Cap Matifou près d'Alger et enfin, à Paris, à l'ENST (Ecole Nationale Supérieure des Télécoms).

Pour en revenir à Patricio, le marchand de tissus, il avait débuté, au marché d’Eckmühl, dans la vente de mouchoirs et de chaussettes qu’il suspendait à un fil tiré entre deux montants d’un étal de fortune. Sa réussite dans ce commerce est fulgurante. Il fait confiance à ses clientes en leur faisant crédit et reprend les articles vendus qui, après réflexion, n'ont pas plu. Le succès de cette formule de vente est tel qu'il monte, en peu de temps, son magasin de la rue du Docteur Pauly et c'est là que sa destinée tragique va se réaliser. Il meurt asphyxié avec sa femme dans l'incendie de son échoppe causé par la dinde qu'il avait mis à cuire pour les fêtes de Noêl. C'est la sœur de Patricio, Dorotea, qui découvrit, le lendemain matin, les corps dans un nuage de fumée âcre qui s'échappait par la porte. Les malheureuses victimes laissaient un fils, Juanico, et une fille, un peu plus jeune, dont le nom m'échappe.

 

 

Mamá Tita, Papá Tito et Manuel, mon grand-père maternel

Francisca Pujante, mariée à Francisco López (photo du milieu) que je n'ai pas connu étant décédé avant ma naissance. Mais pour toute la famille, mon grand-père paternel c'est Papá Tito et ma grand-mère Mamá Tita. Ils habitaient Eckmühl, avenue du Colonel Ben Daoud. Au décès de mon grand-père, Mamá Tita est venue vivre avec sa fille Conception, la sœur de mon père. J'ai appris le décès de ma tante par mon cousin, deux ans après sa mort, en octobre 2002. J'ai éprouvé énormément de peine de ne pas l'avoir su à temps. Elle était née à Sainte-Barbe-du-Tlélat, petite ville située à 28 km au sud-est d'Oran. Elle est enterrée à Colomiers près de Toulouse.

À droite, mon grand-père maternel, Manuel Cruz Mira que je n'ai pas connu. Il est décédé à l'âge de 33 ans des suites d'une chute d'un figuier, sa tempe ayant heurté une pierre.

 

 

À la ferme. Ma mère, Maman Angèle, Renée J. la fille de nos voisins, moi même, Alain J. et mon frère cadet. À gauche, Isabel que nous appelions "la Sinforosa". Elle a perdu la tête à cause d'une brouille entre nos deux familles (lire les détails de la brouille ci-dessous). Ma mère montre, avec fierté, une grappe de raisin. Le soleil est aveuglant, nous clignons tous des yeux sauf la Sinforosa, bien sûr, qui n'en a plus.

Quand nous habitions la villa que mon père avait fait bâtir à la Cité Petit, nous passions par Brunie et Protin pour rendre visite à Maman Angèle, ma grand-mère maternelle, qui habitait rue Benamou (le point rouge sue le plan d'Eckmühl ci-dessus localise son appartement entre l'avenue Albert 1er et la rue d'Auerstaedt qui débouche sur la place Noiseux) où elle faisait de la couture à la machine Singer électrique, un must pour l'époque ! Le point noir sur le plan indique la ferme où j'ai vécu jusqu'à l'âge de 11 ans, je rentrais alors au collège Ardaillon.

 

La brouille avec Isabel, "la Sinforosa"

Tonico, le frère de ma marraine, vivait avec sa mère, Mémé G., dans l'appartement qui se trouvait dans le prolongement du nôtre (à gauche, sur la photo ci-dessus). Au décès de cette dernière, Tonico se sentit trop seul et décida de prendre femme. Il épousa Isabel, une parfaite inconnue pour tous les habitants de la ferme. Elle n'était donc pas en odeur de sainteté et les enfants que nous étions, mon frère et moi, s'en rendaient bien compte. Un jour que ma mère s'était absentée pour quelques courses, mon père étant à sa forge de la Marine (il était ouvrier forgeron à la Compagnie de Dragages et d'Entreprises Maritimes), nous avions décidé d'embêter Isabel. Prudent tout de même, j'envoyais mon frère cadet aux avant-postes de combat. Il devait gesticuler et tirer la langue face à Isabel. Cette dernière ne goûtant pas ces facéties le menaça : "¡Te voy a dar un puntapié en el culo, verás tú!". Pour parer à cette éventualité, j'assujettissais le couvercle en aluminium du faitout sur l'arrière-train de mon frère protégeant ainsi son postérieur de tout "puntapié". Je le renvoyais plusieurs fois devant notre voisine protégeant, au fur et à mesure des besoins, les parties du corps que cette dernière menaçait.

Isabel en eut assez de ce jeu qui durait un peu trop longtemps à son goût et lança un seau d'eau sur mon frère, qui se transforma aussitôt en gladiateur trempé de la tête aux pieds.

La confrontation prit fin. Mais Isabel n'avait gagné que la première manche car au retour de ma mère, elle reçut de sa part le même seau d'eau. Il y avait égalité, un seau partout, et les deux parties se retirèrent dans leurs appartements pour se sécher.

Depuis ce jour, Isabel fut pour nous "la Sinforosa" et ma mère la décapita sur les photos.

 

Les voleurs de poules et de lapins

Mes parents élevaient des poules et des lapins dans notre courette. Les jours de fête, pour améliorer l'ordinaire, mon père tuait un lapin d’un coup du tranchant de la main derrière les oreilles. Ma mère, moins forte, s'aidait du pilon du mortier. Elle suspendait ensuite le lapin par les pattes arrières et, avec un couteau très effilé, lui retirait un œil pour permettre au sang de s'écouler. Une fois dépecé, la peau était salée et séchée au soleil. Quant au lapin, il mijotait doucement dans la cocotte en fonte sur le kanoun.

Une nuit, mes parents sont réveillés par du bruit. Mon père, derrière les jalousies de la fenêtre de la chambre, interpelle mon parrain qui s’était également réveillé : "¿Auguste, as visto algo? En français "Auguste, as-tu vu quelque chose ?" À la réponse négative de mon parrain, les échanges de renseignements se poursuivent de part et d’autre du jardin.

Le lendemain, plus de lapins ni de poules. Des poules que maman soignait quand elles avaient la pépie (on disait la "pépite", de l’espagnol "pepita") en enlevant avec la lame d'un couteau la membrane fibreuse qui recouvrait leur langue et leur donnait un bain d'eau froide quand elles étaient "lluecas" pendant la période où elles voulaient couver. Ce vol était un désastre pour la maisonnée. Ma mère porte plainte auprès du commissariat de police d'Eckmühl et quelques jours plus tard les malfrats sont arrêtés. Un policier vient lui présenter les deux voleurs. "¡Qué lástima !", (Quelle pitié !) s'exclame-t-elle en apercevant ces jeunes délinquants menottes aux poignets. Le policier, qui comprenait et parlait l'espagnol, lui réplique alors "Heureusement que vous n'êtes pas sortis de la maison, ils étaient armés de revolvers et n'auraient pas hésité à faire feu".

 

L'agneau

Mon père avait abattu un agneau pour notre consommation et ma mère voulait récupérer la peau pour en faire une descente de lit. Pour réaliser son vœu, mon père et mon oncle Raphaël ont introduit de l’air sous la peau de l’animal, avec une pompe à bicyclette, par une fente qu’ils avaient faite à l'extrémité d'une patte. La peau a gonflé comme une baudruche. Il ne restait plus qu’à la découper soigneusement. Astucieux, non !

 

Tendero, l'homme à la jambe en bois

Tendero, c'était son nom, travaillait à la Compagnie de Dragages et d'Entreprises Maritimes où il exerçait le métier de "barrenero"(1). C'était un métier des plus dangereux, l’explosion d’une mine lui ayant coûté sa jambe gauche. C’était un homme encore jeune, la quarantaine, et il avait remplacé cette jambe manquante par une autre en bois terminée par un gros patin en caoutchouc noir.

Reconverti dans le petit commerce, il se mit en quête d'une femme qui puisse l'aider dans son nouveau métier. Il s'enticha de Maman Angèle, ma grand-mère maternelle, qu'il venait voir très souvent lui offrant les produits de son épicerie. Mais ma grand-mère, assez rebelle, ne l'entendait pas de cette oreille et le lui montrait tout en acceptant ses visites et ses présents qui flattaient son amour propre de femme.

Lassé d'être si peu accepté, Tendero se maria avec Anica la concierge de l'immeuble de couleur rouge qui se trouvait à l'angle de la rue Albert 1er et du terrain vague menant à Protin et, en faisant quelques pas de plus, aboutissait à Brunie. Elle était veuve et avait une gentille fille d'une douzaine d'années et, entre ces deux femmes, il vécut heureux le restant de ses  jours.

Maman Angèle se désolait de ce qu'elle considérait comme une trahison et dans les moments de déprime les plus durs menaçait de se jeter sous les roues du tramway qui passait à quelques dizaines de mètres de là, reliant le faubourg d'Eckmühl au centre-ville. Elle ne concrétisa pas ses menaces et, le temps aidant, se consola tant bien que mal de la perte de la présence prévenante de cet homme qu'elle avait tant rabroué et repoussé.

On ne tient jamais tant à quelqu’un que lorsqu’il vient à nous manquer.

 

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(1) Barrenero : foreur de mines. Le forage de la mine s'effectuait à la main à l'aide d'une barre d'acier très lourde terminée par un trépan. Le "barrenero" soulevait cet outil et le laissait retomber plusieurs fois de suite tout en faisant pivoter la barre selon son axe vertical de façon à créer un trou circulaire de la profondeur désirée.

 

Papa cordonnier

Pendant la guerre et les quelques années qui l'ont suivie, mon père, toujours ingénieux, s'improvisait cordonnier de toute la famille. Il avait forgé à cette fin un outil dont l’une des deux extrémités avait l’aspect et la taille d’un pied d’enfant et l’autre celle d’un adulte.

Installé sur une chaise, la double patte en métal fermement tenue entre ses cuisses, d’un geste assuré, il introduisait le soulier dans la forme en fer et arrachait la semelle usagée à l'aide de tenailles. Il ajustait ensuite la pièce caoutchoutée de rechapage à la chaussure.

Provenant de vieux pneus des surplus américains, la pièce de rechapage comportait une toile entre deux couches de caoutchouc vulcanisé, lui conférant ainsi une plus grande rigidité et une bien meilleure résistance à l’usure.

Puis, il remplissait sa bouche de petits clous à tête plate dont quelques uns apparaissaient entre ses lèvres serrées. Le marteau adéquat tantôt dans la main droite, tantôt dans la gauche suivant les besoins (papa était ambidestre et manipulait ses outils de forge aussi bien d'une main que de l'autre), il prenait les clous et les piquait dans le caoutchouc, les uns après les autres, d’un geste vigoureux et précis. Il ne lui restait plus qu'à les marteler jusqu’à ce qu’ils se recourbent et s'écrasent contre le plat du pied métallique.

Une fois complètement fixée, papa arasait cette semelle toute neuve avec une lame d’acier effilée et extrêmement coupante. En passant la main à l’intérieur de la chaussure, il s’assurait que les pointes avaient bien été chassées et ne pouvaient blesser la plante du pied. Remise à neuf, la chaussure était soigneusement rangée. Mon père pouvait alors passer à un autre soulier.

C’était une époque où rien ne se jetait. Tout pouvait resservir moyennant travail et habileté.

 

Le champ de "manrrubio"

Toujours dans ces années de guerre et d’après guerre, la visite au médecin n’était pas une opération banale. Cela coûtait cher et pour les petits bobos comme un "refriado" (refroidissement, rhume en espagnol d’Oran), il était plus avantageux de recourir aux remèdes de bonne femme.

On accédait au quartier Protin en traversant l’avenue Albert 1er et en empruntant un chemin de terre qui contournait l’immeuble rouge faisant face à l’école communale. Ce même immeuble dont la concierge, Anica, c’était mariée à Tendero, l’amoureux transi éconduit par ma grand-mère qui le regretta tellement par la suite.

Là, un grand champ de "manrrubio" (déformation oranaise de l'espagnol "marrubio". Marrube en français) exhalait ses senteurs médicinales. Maman m’y emmenait pour y faire pipi et ainsi soigner toux, rhumes et autres refroidissements. D’après elle, en effet, lorsque l’on faisait pipi à plusieurs reprises au milieu d’un parterre de "manrrubio", n’importe quelle maladie des bronches disparaissait comme par enchantement.

 

Les maux de dents et la petite voiture rouge

Autre pratique de ces temps anciens, où les remèdes de bonne femme se substituaient volontiers à la consultation du médecin par manque de moyens, était le rinçage de bouche avec sa propre urine.

Je me souviens d’avoir eu terriblement mal aux dents et maman, fidèle à ses croyances qui d'ailleurs donnaient souvent de très bons résultats, me fit uriner dans un verre et rincer la bouche et les dents avec ce breuvage encore tout chaud.

Les douleurs se sont estompées mais j’ai dû tout de même rendre visite à la dentiste d’Eckmühl pour extraire les chicots noircis par la carie. Je me rappelle avec nostalgie qu’une voiture métallique à pédales de couleur rouge se trouvait dans le spacieux couloir de son appartement, juste derrière la porte d’entrée.

Plus tard, adulte, j'ai acheté à mon fils une voiture identique, réalisant ainsi mon rêve d’enfant. Plus tard encore, j'ai offert à ma petite fille une autre voiture rouge dont la carrosserie était malheureusement en plastique. La modernité était passée par là !

 

La banane, le garçon affamé et le vieillard aveugle

 J’avais 8 ou 9 ans. C’était juste après la guerre, pendant l’été de 1946 ou 47. Ma mère et moi revenions de Choupot, un quartier voisin d’Eckmühl. Les douze coups de midi avaient résonné depuis quelque temps déjà et, prévenante, maman m'avait acheté une banane chez le marchand de primeurs du coin. Je commençais à la déguster quand un vieil arabe aveugle s’appuyant sur l'épaule d’un jeune garçon à peu près de mon âge nous arrête pour demander l’aumône : "Jatra Moulana, madame !" La plupart du temps un "Arbi djib !" (Dieu te l'apporte !) ou bien "mahandich" (je n'ai pas, je n'ai rien à te donner) renvoyait le mendiant. Pourtant, cette fois-là, ma mère, saisie de pitié, fouille dans son porte-monnaie à la recherche d'une piécette. Je remarque alors le regard ardent que le jeune garçon pose sur le fruit que je tiens dans ma main. Dans un mouvement machinal, sans y penser vraiment, je lui tends la banane à demi consommée. Maman s’aperçoit de mon geste et tout en donnant son obole au vieillard, essaie de récupérer, dans une tentative désespérée, la banane des mains du garçon qui, vraisemblablement affamé, l'ingurgite tout aussitôt. Le prix d’une banane devait compter dans un budget familial plutôt étriqué !

 

Les histoires espagnoles de maman

Quand j’avais un peu de peine à me lever le matin, maman me récitait parfois, tout en m'habillant, une sorte de poème espagnol mêlé d’argot anticlérical. J’étais trop petit pour en deviner le sens caché mais cela avait le don de me faire rire. Je ne rapporterai pas ce conte car il est en espagnol argotique donc plutôt difficile à traduire en français.

 

Voici l'une de ces histoires pleines de compassion mettant en scène une jeune fille, simple d’esprit, qui se rendait à l’église pour prier la Vierge avec sa traduction approximative en français. Candidement, elle lui disait :

 

María, Mariota,

Cara de calabazota,

María, Marión,

Cara de calabazón.

Marie, Mariote,

Visage de petite courge,

Marie, Marion,

Visage de grosse courge.

 

Le curé qui écoutait lui dit un jour qu’il fallait prier la Vierge en récitant l’Ave Maria. Ce que fit la jeune fille. Mais elle reprit très vite ses anciennes habitudes. Le prêtre lui en fit aussitôt la remarque. Elle lui répondit : "¡Cuando rezo con mis palabras, la cara de la Virgen me sonríe pero se queda de mármol con su oración!"(1).

 

Origine du nom de saint Christophe, Cristóbal en espagnol

Dans la nuit noire, un tout petit enfant appelle le passeur qui se trouve dans une cabane sur l'autre rive d’une rivière. Le jeune garçon lui demande s’il peut le faire traverser. Le passeur, un colosse, se rend près de lui et tout en le prenant sur ses épaules, dans un grand éclat de rire, lui confit qu’il passe les animaux les plus lourds en les portant sur son dos.

S’aidant de sa gayata,(2) un énorme bâton, il entame la traversée du rio. Au milieu du cours d'eau ses jambes commencent à fléchir. Il ne peut plus avancer. Il a peur de se noyer avec l'enfant et dans une ardente prière, demande de l’aide à Jésus ignorant qu’il le tient sur son épaule : "¡Cristo váleme!"(3). Puis, s’adressant à l’enfant : "Lo que pesas niño para estar tan pequeño. Que los dos padeceremos en el corriente de este rio soberbio"(4).

L’enfant tenant dans sa main gauche la boule du monde lui répond en reprenant les deux premiers mots de sa supplique: "¡Cristóbal, ese es tu nombre!"(5).

Et c’est ainsi que le simple passeur a été baptisé Cristóbal et que saint Christophe a supporté le poids du monde sur ses épaules pendant quelques instants.

 

 Quevedo, le fou du roi

La reine d’Espagne boitait légèrement mais personne n’aurait osé lui faire une remarque sur cette infirmité de naissance. Quevedo, le bouffon du roi, se faisait fort de le lui dire devant toute la cour. Les paris étaient lancés et le lendemain, à l’arrivée de la reine, Quevedo, un plateau jonché de fleurs à la main, s’avance et mettant un genou à terre, dit à la reine : "¡Su Majestad escoja!". Ce qui veut dire : "Que Votre Majesté choisisse !" mais les parieurs comprirent immédiatement que Quevedo avait gagné son pari car il avait dit "¡Su Majestad es coja!", c'est à dire "Votre Majesté est boiteuse !". De la subtilité de l’espagnol !

 

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(1) "Quand je prie avec mes mots, le visage de la Vierge me sourit alors qu’il reste de marbre avec votre prière !"

(2) La gayata est un terme oranais dérivé de l’espagnol "cayada" désignant une canne, une crosse, un bâton pour la marche.

(3) "¡Cristo váleme!" : "Christ, rend moi fort !"

(4) "Ce que tu pèses, enfant, pour être si petit. Car nous allons périr dans le courant de cette superbe (ou orgueilleuse ou encore  tumultueuse) rivière."

(5) "¡Cristóbal, ese es tu nombre!" : "Christophe, c'est ton nom !"

 

 

 

Au patronage Don Bosco d'Eckmühl...

Depuis un large passage qui borde les appartements des prêtres et qui conduit à la chapelle mes petits camarades de patro et moi-même avons rendu un vibrant hommage en chantant un "Ce n'est qu'un au revoir mon frère" à un laïc âgé qui partait vraisemblablement en maison de retraite. Je ne me souviens plus de son nom mais il était surnommé affectueusement "l'œil rouge de Moscou" car il avait, parait-il, l'œil à tout.

 

D’une fenêtre située dans l’angle du bâtiment, l’abbé H. avait tiré à la carabine à plombs sur un jeune chat. Des enfants, en cercle autour du malheureux animal, assistaient à cette mise à mort. Se rendant tout de même compte que le chaton souffrait, l’abbé sortit de l'appartement et appuyant le canon sur la tête de la pauvre bête mit fin à ses souffrances. La réalité de l'époque n'était pas meilleure que celle d'aujourd'hui !

Un jour, alors que je faisais une confidence à l’un de mes camarades du patronage à propos d'un jeune juif de mes amis qui avait voulu se confesser, sans en connaître le rituel, l’abbé H. craignant les racontars sur son compte, me fait appeler pour m'interroger sur ce que je disais puis, méfiant, interroge également l'autre garçon. Devant la concordance des récits, il repart satisfait. Un vrai policier cet abbé !

 

... et les chansons et comptines. 

J’apprenais des chansons avec l'abbé Bill et M. Joseph, par exemple pour la marche : "Un kilomètre à pied ça use, ça use, un kilomètre à pied ça use les souliers" et ainsi de suite avec deux puis trois, quatre, cinq... kilomètres. Ou bien : "Buvons un coup ma serpette est perdue, mais le manche, mais le manche. Buvons un coup ma serpette est perdue mais le manche est revenu". La chansonnette se poursuivait en utilisant les voyelles de l’alphabet "a, é, i, o, u". La voyelle "a" pour chanter en allemand : "Bava za qua ma sarpatte a parda ma la macha, ma la macha. Bava za qua ma sarpatte a parda ma la macha a ravana". La voyelle "i" pour le chinois : "Bivi zi qui mi sirpitte i pirdi mi li michi, mi li michi. Bivi zi qui mi sirpitte i pirdi mi li michi i rivini". La voyelle "é" pour l’espagnol, "o" pour le russe et "u" pour l'anglais.

 

 

 

Mamá Cecilia

Sur la photo ci-dessous, ma grand-tante maternelle, Cecilia Gabarron Puerta, me tient sur ses genoux.

Son mari, José Gabarron, construisait des barques de pêche. Un jour qu'il était chez une cliente amie, se sentant mourir, il dit à cette dernière :"Te doy un beso para Cecilia. Dáselo cuando venga a buscarlo" (Je te donne un baiser pour Cécilia. Donne-le-lui quand elle viendra le chercher).

Cecilia, ma grand-tante, est venue chercher son baiser auprès de cette amie qui l'embrassa comme José le lui avait demandé avant de mourir.

Mamá Cecilia est morte, bien plus tard, à l'âge de 97 ans sans s'être remariée. Elle s'était prise d'affection pour ma mère Antonia qu'elle a élevée. Ma mère avait, et a toujours conservé, un véritable culte pour elle. Ma sœur aînée, porte son prénom en son honneur ainsi que ma fille.

 

Je n'avais guère plus de 5 ou 6 ans, alors que je me rendais, à toutes jambes, chez ma grand-mère, au coin de l'avenue Albert 1er et de la rue Benamou, je croise sans m'arrêter Mamá Cecilia qui me lance (elle ne parlait qu'espagnol) : "¿A dónde vas niño?" (Où vas-tu enfant ?). Et moi de lui répondre, tout en continuant de courir, "¡Voy en ca la Mamá Angélica!". "En ca" est une contraction courante en espagnol d'Oran de "en casa". Il aurait fallu dire : "¡Voy en casa de la Mamá Angélica!" (Je vais chez Maman Angèle !).

 

Une autre fois, Mamá Cecilia rend visite à ma mère qui faisait le ménage. Elle aperçoit sur la table une sorte de cylindre blanc qu’elle prend pour une bougie. Elle demande à ma mère de la lui donner en mimant l’allumage d’une bougie avec une allumette car, à cette époque, elle avait du fait de son grand âge quelques trous de mémoire. Ma mère prend alors l’objet et, pour lui montrer son erreur, le porte à sa bouche et en tire un sifflement tout en lui disant "¡Mamá, no es una vela es un pito!" (Maman, ce n’est pas une bougie c’est un sifflet !). Déception de Mamá Cecilia qui pensait pouvoir disposer d'une bougie.

 

 

 

Mamá Cecilia et moi dans la cour

La photo a été prise devant la porte de l'appartement de ma grand-mère qui  n'était composé, en fait, que d'une seule et unique pièce donnant d'un côté sur l'arrière-cour que l'on voit ici et de l'autre sur la rue Benamou.

Mamá Cécilia était la tante de ma grand-mère.

C'est dans cette cour, devant cette porte, que "el colchonero" avait refait le matelas en laine de ma grand-mère. Je rapporte, ci-dessous, cette tranche de vie des faubourgs oranais de l'époque, dans les années d'après guerre 1947-48.

 

Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, la "petite" Sainte Thérèse

La "grande" c'est Sainte Thérèse d'Avila

 

Sainte Rita, La llorona

Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus

La chambre de Maman Angèle

C'était une toute petite chambre. Le coin cuisine : un simple "potager" (c'est à dire le plan de travail), se trouvait à droite de la porte donnant sur la cour. Le lit était à gauche. En face, à gauche et à une certaine hauteur, dans l'angle, prenait place la statue de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus (ou de Sainte Rita, je ne sais plus très bien) portant une croix et une gerbe de roses dans ses bras. Puis, il y avait la porte à volet amovible donnant sur la rue Benamou. Maman Angèle installait sa machine à coudre électrique Singer sur le côté de cette porte pour profiter de la lumière du jour et faire ainsi quelques économies d'électricité. Les toilettes se trouvaient dans la cour. Un escalier aux barreaux métalliques prenait naissance dans cette cour et desservait les appartements situés aux étages supérieurs.

 

Sainte Rita, la llorona (la pleureuse), invoquée pour les causes désespérées. On dit d'elle : "Tanto lo que lloró que el alma de su marido del infierno la sacó" (Elle pleura tellement qu'elle sortit de l'enfer l'âme de son mari). Ma grand-mère la vénérait avec Sainte Lucie que l'on priait pour la guérison des maladies des yeux.

 

 

 

El colchonero (le matelassier)

El colchonero passait dans les quartiers d’Oran pour proposer ses services aux personnes désireuses de refaire leur matelas. À cette époque, il n’y avait que des matelas en crin ou bien en laine qui, à la longue, finissaient par se tasser. Le matelas en crin était remplacé mais pour celui en laine, une autre solution bien plus économique était choisie : le matelassier (el colchonero).

Ma grand-mère maternelle, Maman Angèle, avait fait appel à ce personnage qui m'intriguait tant. Après avoir vidé le matelas, il déposait la laine en tas dans la cour, devant la porte de la chambre. À l'aide de longues tiges métalliques faites de gros fil de fer, avec des gestes amples et précis, il saisissait de petits paquets de laine et les étirait en longs fils volumineux. Le cardage, c'est ainsi que s'appelle ce traitement, n'avait pris qu'une petite heure. El colchonero remettait la laine dans la toile qu'il recousait. Il refaisait ensuite les bourrelés et les points de fixation de la laine (le matelas était ainsi capitonné) en utilisant de petits morceaux de toile et une alêne bien effilée (1) dans laquelle il enfilait une forte ficelle. Il redonnait ainsi une nouvelle jeunesse au matelas.

 

(1) L'alêne est une sorte de poinçon recourbé avec un chas à son extrémité pointue. Pour réaliser la couture du bourrelé, le matelassier passait un fil très fort dans le trou de l'alêne qu'il enfonçait dans la toile. Le fil ressortait de l'autre côté et il ne restait plus qu'à recommencer de proche en proche.

 

 

Oublis, pommes glacées et berlingots. "L'algo vender" du marchand

Ah ! Le marchand d'oublis, je m'en souviendrai toujours avec un mélange de plaisir et de fascination. Plaisir pour les délicieuses gaufres qu’il vendait, "les oublis", et ce qui ne gâtait rien, pour un prix très à la portée des enfants. Fascination pour cet homme qui déambulait toute la journée criant "Des oublis !" en actionnant la planchette en bois sur laquelle il avait fixé une de ces poignées tournantes qui servaient à placer et retirer les volets  qui équipaient les portes vitrées donnant sur l'extérieur des appartements. Cela faisait une sorte de musique "Clac ! Clac ! Clac !" qui attirait parents et enfants, ponctuée à intervalles réguliers de tonitruants "Oublis ! Des oublis !".

Avec les "piroulis", les "oublis" étaient mes friandises préférées. J'aimais bien aussi, mais à degré moindre, les "torraicos", les pois chiches grillés et passés à la farine pour leur donner cette couleur blanche qui les rendait si attrayants. Tout cela me rappelle aussi ces délicieuses pommes d'amour enrobées de sucre de couleur rouge. L’arabe qui vendait ces friandises pénétrait dans la ferme sans façon et sans que personne ne trouve à redire. Pour varier son commerce, il proposait également des berlingots au mètre. Une préparation très molle de sucre rayé de plusieurs couleurs était agglutinée à l'extrémité supérieure d'un roseau qu’il tenait d’une main contre son épaule. Tout en crachant de temps à autre dans l’autre main que le sucre rendait collante, il malaxait, étirait et torsadait un ruban de cette pâte lui donnant ainsi sa forme définitive. Pour quelques centimes de francs j’avais droit à quinze centimètres de ce berlingot que je dégustais avec le plus grand des plaisirs. Quand on parle maintenant de prophylaxie ! ! !

 

Un autre arabe passait régulièrement à la ferme. Celui-là achetait tout pour quelques sous. Il ne fallait pas s’attendre à plus. Les gens entassaient leurs vieilles affaires et les ressortaient lorsque l'arabe apparaissait dans la cour en criant dans un espagnol approximatif: "¡Algo vender!" ce qui signifie "Quelque chose à vendre !"

 

  

  

 

 Les deux dessins, reproduisant très fidèlement la réalité
des petits métiers de rue des faubourgs oranais,
sont de Joseph Alfonsi.

 

 

 

 

La moto Gnome Rhône

Mon père avait une moto de marque Gnome Rhône, une  française de 500 cm3 de cylindrée. Il avait construit le side-car lui-même et avait fait l'attelage. Pas mal du tout le side !

Ma mère me tient dans ses bras, à côté ma marraine. Jéjé est dans le side-car et mon parrain Auguste au guidon.

À noter, la plaque d'immatriculation sur le garde-boue avant de la moto.

 

Mes parents sont allés en moto, ma mère et moi dans le side-car, jusqu'à Tlemcen. Quel voyage ! Car les routes n'étaient pas ce qu'elles sont actuellement.

 

 

 Deux photographies, deux pays différents, deux maisons différentes, trois bicyclettes, une même famille 

À 36 ans de distance dans le temps et dans deux pays différents, sans le vouloir consciemment, ces deux photographies ont été prises qui montrent, à gauche, mon père et moi sur le cadre du vélo au portillon de la ferme d'Eckmühl, mi padre con la gorra atornillada en la cabeza y fumándose un pitillo. Yo, con la boina echada por atrás (mon père avec la casquette vissée sur la tête et fumant une cigarette. Moi, avec le béret rejeté en arrière). A droite, en France, au portillon de notre maison avec mes deux filles, la plus grandette sur son mini-vélo, la benjamine sur le cadre du mien. C'est mon fils aîné qui prend la photo.

 

À gauche, la pauvreté du petit peuple espagnol d'Eckmühl. À force d'épargne et de travail, quelques années plus tard, mon père a construit sa maison à la Cité Petit. Les prix étaient moins élevés pour l'achat du terrain. Mais, bien sûr c'était à la périphérie d'Oran, très éloigné du centre-ville.

Mon oncle Raphaël et mon père ont nettoyé le terrain en jetant toutes les pierres dans celui du voisin. Lorsque le géomètre a délimité les propriétés, ils se sont aperçus qu'il fallait recommencer le nettoyage car le terrain empierré était celui de mon père !!!

 

 

 

 

 

 

 

    Le Café

 

  

Repas midi et soir

Bière l'Algérienne

Café à tout heure

 Anisettes Col Bleu,

 Cristal et Super anis

Limonade

Kémia

Tonnes

Melsas

Merguez

Longaniza

Brochettes

 

Eckmühl - ORAN

 

 

L'ancien comptoir en bois

Mon oncle et ma tante avec mon cousin par alliance, mes cousines et un consommateur noctambule habitué du café . La nuit vient de tomber. À l'entrée du café, le brasero qui sert à cuire les brochettes et la longaniza est prêt pour servir un dernier client affamé.

 

Tout autour du comptoir, à environ 20 centimètres du sol, une barre métallique permettait aux consommateurs fatigués de reposer leurs pieds. On la voit très bien sur la photo, en bas à gauche.

 

 

 

 

 

 

 

Le brasero du café

Ma cousine Fifine a 16 ans sur cette photo. On est en 1954, en hiver à en juger par les vêtements. C'est le début de la guerre d'Algérie, mais on ne le sait pas encore. Fifine se trouve devant l'entrée du café de ses parents et prépare les brochettes sur le brasero pour les clients. Au fond, à gauche, sa sœur et son mari avec un petit chien. On aperçoit, juste derrière eux, la porte avec imposte qui mène à la courette, aux appartements de la famille et à la cuisine où l'on prépare, entre autres bonnes choses,  les fameuses melsas. La porte des toilettes se découpe au fond, à droite. Dans le groupe des quatre personnes à droite, je reconnais une infirme dont le nom m'échappe qui trouvait ici la chaleur humaine qui lui faisait peut-être défaut dans sa famille, puis mon cousin, ensuite le même client de la photo précédente. Je ne distingue pas très bien le dernier à l'arrière du groupe.

 

C'est mon père qui a forgé le brasero aux dimensions adéquates pour qu'il tienne sur un cageot de bières "L'Algérienne". Non ! Je plaisante. Mais c'est bien lui qui a forgé le brasero, je le confirme.

 

  

 

Le repas de carême

 

Mon oncle François avait l'habitude d'organiser des repas auxquels participaient les deux  familles, la sienne et celle de ma tante Conception. Il y avait donc beaucoup de monde, une vingtaine à une trentaine de personnes environ. Cela se passait dans la salle du café que l'on aperçoit sur la photographie. Il descendait alors le rideau métallique qui donnait sur l'avenue d'Oujda et pendant que les femmes s'activaient à la préparation du repas, Mamá Tita et l'aînée de mes cousines donnaient un coup de balai et passaient la serpillière sur le carrelage.

 

Les enfants courraient, en s’interpellant joyeusement, passant sans cesse du bar à la courette qui menait à l'appartement. Les plus petits s’accrochaient aux jupes de leurs mères qui, embarrassées dans la toute petite cuisine, ne pouvaient vaquer à leurs occupations. "¡No te pongas en mis faldas!"(1) s'exclamaient-elles en s'adressant à leurs marmots que toutes ces allées et venues effrayaient peut-être un peu. L'espagnol était omniprésent à Oran que l'on appelait, avec raison, l'Andalouse. Il l'était plus encore dans notre quartier d'Eckmühl !

 

Les hommes, quant à eux, installaient les tables en chêne côte à côte sur deux rangées. Une fois la nappe posée, les verres étaient remplis de la traditionnelle anisette Cristal et les "Tchin-tchin !" accompagnaient le tintement des verres qui s'entrechoquaient. Enfin, tout ce petit monde pouvait se mettre à table.

J'avais alors 8 ou 9 ans quand une de ces réunions familiales que mon oncle affectionnait se préparait fébrilement. Il y avait, comme dans la plupart des festivités de ce genre, des légumes, plusieurs entrées et desserts mais également des viandes. Ma tante Conception apportait les plats cuisinés et les posait sur la table en criant à la cantonade : "C’est très chaud ! Fesez entention de pas vous brûler !".

 

Au cours du repas, l'une de mes tantes, au milieu des rires qui fusaient de partout, s'avise de remarquer que c'était Jeudi Saint. Malgré mon jeune âge, j'observais le carême qui interdisait de consommer de la viande ce jour-là. Mon oncle se trouvait juste à ma droite et s'aperçoit de mon émoi à cette annonce. Il me dit avec un bon sourire : Je prends le péché sur moi. Ces simples paroles m’ont apaisé. Tonton prenait le péché sur lui, je pouvais donc manger de la viande, comme les autres convives, sans culpabiliser.

Cela semble vraiment très banal, pourtant je m'en souviens encore, 65 ans plus tard, avec nostalgie et une pensée affectueuse pour mon oncle François.

 

 

 

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(1) Ne te mets pas dans mes jupes !

 

  

 

Basilia, née en Espagne, est la sœur aînée de la fratrie. Elle avait épousé Oscar Antonio A. (également né en Espagne) son aîné de 15 ans et son voisin, qui exerçait le métier de coiffeur. Elle habitait avenue d'Oujda, juste en face de la clinique Gasser. Elle est morte dans la fleur de l'âge (elle n'avait pas encore 23 ans !) huit mois après son mariage qui a eu lieu en l’église du Sacré-Cœur d'Eckmühl.

 

Oscar s'est remarié tout en restant en bons termes avec la famille de ma tante. Sa deuxième femme mourut également et il se retrouva seul dans la vie. Il ne lui restait plus que ses amis de toujours, les C. et avait pris l'habitude, tout naturellement, de passer la fin de l’après-midi au café d’en face, le café de mon oncle François. C’est là, assis à cheval sur sa chaise, sur le trottoir près de la petite table où ma tante Conception préparait les brochettes, les merguez et la longaniza sur le gril, qu’il sirotait sa Cristal et dégustait les melsas, les "tonnes"(1) d’escargots, de langoustines, les olives et les tramusos(2) de la kémia.

Ma tante Conception eut besoin, un jour, de déplacer son brasero trop lourd pour elle, et demanda tout naturellement de l'aide au dormeur qui se trouvait à côté "¡Oscar! Ayúdeme" (Oscar ! Aidez-moi). Le dormeur ne répondant pas, elle l'interpella en haussant la voix "¡Oscar!". Aucune réaction. Prise d’un soupçon, elle alla le secouer. Il s’était endormi, à califourchon sur sa chaise comme à son accoutumée, le visage enfoui dans ses bras croisés sur le dossier de la chaise.

Mais ce jour-là, c’était pour toujours.

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(1) La "tonne" : c'est une grande assiette d'escargots, de langoustines ou autres mets. Contrairement à la kémia qui était gratuite, la "tonne" était payante.

(2) Les tramusos : altération oranaise de l'espagnol "altramuzos". Lupins qui étaient servis en kémia au comptoir du bar.

 

Ma tante Basilia, la sœur aînée de
mon père et de ma tante Conception

 

 

Le nouveau comptoir en Formica

De gauche à droite, Kader qui travaillait chez Vidal le maquignon qui tenait commerce à Eckmühl, tout près, rue Jean Macé, puis mes trois cousines.

 

C'est un nouveau comptoir flambant neuf en Formica qui a remplacé le précédent en bois à la suite d'un attentat à la grenade. Il avait été presque totalement détruit. Le barbecue a été reconstruit en brique à l'intérieur du bar entièrement rénové. Rien ne subsiste de l'ancien.

Une page est tournée. La deuxième page sera encore plus douloureuse : le départ pour la métropole, en 1962, en abandonnant tout.

 

 

Autres histoires d'Eckmühl plus ou moins drôles

Lorsque j'étais collégien à Ardaillon, j'utilisais le vélo de mon père (celui qui figure sur la photo du haut) pour me rendre aux cours. Je parquais mon vélo dans la cour qui séparait le café de mon oncle de l'appartement. Je continuais ensuite à pied en coupant par le Village Nègre. Mon cousin, qui était très jeune à l'époque, avait jeté les outils du vélo dans le trou d'évacuation des eaux. C'était plutôt ennuyeux de se retrouver sans outil en cas de crevaison toujours possible. En remplacement, mon oncle me donna ses propres outils, pinces universelles, clés plates et à molette...

En revenant du collège à bicyclette, j'empruntais le chemin de terre qui longeait le stade militaire de la Cité Petit pour me rendre chez moi. C'est là qu'une voiture me heurte à l'arrière et me propulse dans un vol plané mémorable. Protégé par le cartable en cuir que je portais en bandoulière, je ne me suis fait, heureusement, que quelques bleus au dos. Le chauffard, tout penaud, me tend quelques billets mais sa femme, plutôt pingre, l'apostrophe : "¡Porque le das tanto dinero!" (Pourquoi lui donnes-tu autant d'argent). Ma fierté me fit refuser cet argent si contesté. Mais depuis ce jour-là mes parents refusèrent de me laisser rejoindre le collège en vélo. J'ai donc pris le bus (le terminus se situait à trois kilomètres de notre maison) et il me fallait me lever une bonne demi-heure plus tôt pour tenir compte du chemin à parcourir à pied.

 

La voisine de ma tante tenait un magasin de vente de lait et de cigarettes. Pour se faire un peu plus d’argent, elle "baptisait" son lait (elle y ajoutait de l'eau). Cette infraction lui a valu d'être verbalisée par le Service des fraudes.

 

Les verres à pied

Après la guerre, dans les années 1946-48, tout manquait, ou presque tout, y compris les jouets et... les verres à pied. Mon père aidait, comme je l’ai peut-être déjà dit, mon oncle à servir au café "Chez François". Il avait donc pu constater que le manque de verres à pied se faisait cruellement sentir et avait donc entrepris, le soir après le travail avec mon oncle Raphaël, la confection de tels verres.

Mon père exerçait le métier de forgeron et n’avait eu aucune difficulté à forger un outil en fer, terminé par un manche, ayant la forme d'un cercle du diamètre des bouteilles les plus communes. Cet outil, chauffé à une certaine température, était appliqué sur la bouteille à environ 15 centimètres en dessous du goulot. Sous l’action de la chaleur, le verre se fendait de façon très régulière avec un petit claquement caractéristique. Il tenait là le haut du verre.

Il ne restait plus qu’à réaliser le pied. Pour cela, il fondait de l’étain ou du plomb, matériaux suffisamment denses pour assurer la stabilité du verre, dans un moule circulaire en y incorporant une tige métallique verticale. Cette tige était ensuite introduite dans le goulot qui était obturé par un petit disque de zinc également muni d'une tige. Du ciment prompt scellait les deux tiges métalliques à l’intérieur du goulot. Après la prise du ciment, qui ne tardait guère, le verre était pratiquement terminé. Il fallait encore adoucir le bord coupant avec de la toile émeri très fine pour avoir un verre à pied de bonne facture. Ces verres ont servi pendant plusieurs mois au café "Chez François" avant d'être remplacés par d'autres plus conventionnels.

 

Les petits trains en tôle

Toujours avec l’aide active de mon oncle Raphaël, mon père avait réalisé des petits trains en tôle, composés de la locomotive, du tender et de quelques wagons. Ces jouets, dont chaque pièce faisait 25 centimètres environ de longueur, ont connu un sort moins heureux que les verres. C’était l'époque où, de nouveau, des jouets manufacturés arrivaient dans les magasins et la création artisanale, à l'aspect plus rustique, n’avait plus la faveur des enfants. Les trains sont restés quelque temps en exposition à la vitrine du marchand de jouets d'Eckmühl, puis ont été retirés. Une bien triste fin pour une œuvre d'art si pleine de caractère.

 

Les petits métiers de l'époque - Dessins de Joseph Alfonsi

 

 Le réparateur de vaisselle

 

Le réparateur venait régulièrement chez ma tante Conception qui lui remettait la vaisselle cassée. Il s'installait dans la cour et déballait son matériel qui était des plus rudimentaire. Tout en les ajustant, il perçait de petits trous en vis à vis dans les morceaux brisés et les agrafait avec du fil de fer qu’il rabattait et coupait au plus près à l’aide d’une pince. Grâce à la dextérité de cet humble artisan, la vaisselle, toute couturée, retrouvait ainsi une nouvelle vie.

 

On l’appelait aussi "le rétameur" parce qu’il étamait et soudait à l’étain avec son fer ou sa lampe à souder (1) tous les objets et ustensiles en fer blanc ou galvanisés. Le jolatero, altération oranaise de l'espagnol hojalatero, était également un familier du café "Chez François" où il passait assez souvent pour réparer les anses dessoudées des bassines et autres "tinas" ou "zafas" (cuvettes en français) utilisées en cuisine. Il prenait place, lui aussi, dans la cour et disposait son matériel à même le sol. Il versait, tout d'abord, un peu d'esprit-de-sel (de l’acide chlorhydrique) dans une soucoupe en plomb et ajoutait une petite plaque de zinc pour "enlever de la force à l’acide". L’étain s'étalait sans difficulté sur les surfaces qu'il décapait avec ce liquide. La soudure "prenait" ainsi beaucoup plus facilement, ce qui était une garantie de solidité. La panne en cuivre du fer à souder, chauffée au rouge à la flamme de la lampe, était ensuite décapée en la frottant vigoureusement sur une pierre spéciale d'ammoniac. Tout étant prêt, il entreprenait les réparations en faisant fondre, à l'aide du fer, l'extrémité de la baguette d'étain sur les pièces défectueuses. Une fois le travail terminé, il coulait quelques baguettes d'avance en fondant les résidus d'étain dans l'angle d'une cornière en fer. Rien ne se perdait en ces temps de récupération.

 (1) Le réservoir de la lampe à souder était rempli d'essence. Un piston, actionné à la main, comprimait l'essence qui, passant dans un gicleur, était vaporisée et enflammée. Quelques coups de pompe ranimaient la flamme lorsqu'elle faiblissait.

El jolatero (Le ferblantier)

 

 

 

                          Le pharmacien, l’alambic et l'anisette "maison"

J'avais alors 8 ou 9 ans lorsque cette histoire s'est déroulée. Ma mère allait, deux ou trois fois l'an, chez le pharmacien Santa qui avait son officine avenue d'Oujda pour lui demander de l’alcool à 90 degrés. D'habitude elle obtenait, sans aucune difficulté, un demi-litre d’alcool, quantité nécessaire pour réaliser un litre d’anisette. Or cette fois-là, Santa lui répondit qu’il ne pouvait lui vendre qu’un quart de litre, la réglementation ayant changé. Il ajouta aussitôt, comme pour s'excuser, qu'il pouvait lui procurer un autre quart de litre si elle revenait quelques jours plus tard. Ce que fit maman.

Tout cela devenait un peu trop contraignant et mon père, avec l’aide de mon oncle Raphaël, se mit à fabriquer de bric et de broc un alambic. Ah ! Bien sûr, ce n’était pas un appareil des plus professionnel. Une espèce de cuve en fer, remplie de vin à 14 degrés, comportant à son sommet un tuyau en cuivre formant serpentin et dont l’extrémité libre plongeait dans le goulot d’une bouteille d’un litre. Une "espiritera", un réchaud à alcool à brûler, terminait l'installation et chauffait le vin que contenait le récipient.

Goutte à goutte, l’alcool s’écoulait du serpentin dans la bouteille. La "maña", le tour de main, consistait à utiliser suffisamment de vin pour obtenir la quantité d’alcool désirée. Et surtout d'arrêter la distillation lorsque tout l’alcool s'était évaporé et condensé. Mon père et mon oncle, bouilleurs de crus amateurs, semblaient n’éprouver aucune difficulté à ce sujet. Il ne restait plus qu'à préparer l'anisette en ajoutant à l’alcool distillé la quantité d’eau nécessaire et l'extrait d'anis qui apportait cette saveur si particulière à la boisson la plus appréciée des Oranais.

 

À Oran, on retrouvait l'anisette en toute occasion. Elle participait aux fêtes familiales en compagnie des voisins et amis. On la réclamait à l’heure de l’apéritif et on ajoutait la quantité d'une petite cuillère, bien souvent débordante, dans la tasse de café noir qui était servie après un bon repas. À l'instar d'une reine, l'anisette était partout chez elle. Les marques "Cristal" de Limiñana, "Col Bleu" ou "Super Anis" des établissements Galiana étaient les plus connues. La "Gras", plus rarement servie à Oran, était par contre très à l'honneur chez les Algérois.

 

Ci-contre, la photo d'une bouteille d'anisette "Super Anis" de Galiana fils et Cie (actuellement, élaborée en Espagne). L'étiquette porte en lettres qui se veulent orientales le nom de la ville d'origine "ORAN" et juste en dessous le nom du quartier : "Eckmühl".

 

 

Le voleur rattrapé

Mon père était ce jour-là au café "Chez François" comme souvent après son travail à la Compagnie de Dragages et d'Entreprises Maritimes (mais aussi en fin de semaine et surtout les dimanches) pour donner un coup de main à mon oncle François.

Parmi les clients, il y en avait un qui faisait particulièrement attention aux conversations échangées entre les amis et mon père. Il notait les noms, prénoms et adresse de mes parents et mémorisait tout ce qui était nécessaire pour entamer une conversation amicale entre connaissances.

Un après midi, ma mère reçoit la visite de cet homme qui était un parfait inconnu pour elle.

Celui-ci, pour inspirer confiance, parle espagnol ce qui était plutôt courant à Eckmühl tout en se recommandant de mon père ajoutant des précisions comme s’il était une vieille connaissance. Il s’enquiert tout d’abord de l’identité de sa future victime : "¿Es usted doña Antonia?"(1).

Ma mère acquiesce et le visiteur mal intentionné poursuit : "Vengo por parte de su marido, el boxeador. Ayuda, ahora mismo, a su cuñado sirviendo a los clientes y amigos en la cantina de François. Francis me ha hecho un mando de pollos y gallinas por unos veinte duros y me ha dicho de verla para pagarme"(2).

Maman, confiante, lui répond qu’elle ne dispose pas de cent francs. L’arnaqueur, sans se démonter, lui demande de verser un acompte correspondant à la somme qu’elle possède. Maman, toujours sans méfiance, s’exécute et lui remet les "cinco duros"(3) qu’elle avait ce jour-là en poche.

Le soir venu, elle met au courant mon père des événements de la journée. Bien entendu, il tombe des nues et lui prédit qu’elle peut faire une croix sur ses vingt-cinq francs parce qu'elle s'est fait avoir par un escroqueur(4).

Ma mère catastrophée s'exclame, mélangeant l’espagnol au parler oranais : "¡Que ladrón ese granuja, te das cuenta, il m'a jampigné(5) mes cinco duros, ce salopri !"(6).

Ces cinq douros étaient vraiment une perte considérable car l'argent ne coulait pas à flot dans la maisonnée.

Quelques temps après, lors d’une course à l’épicerie de Mme Ascencio, maman aperçois son escroc qui déambulait tranquillement sur la réplacette. Elle se précipite sur lui et le prend au collet lui demandant de lui rendre immédiatement son argent. Craignant par-dessus tout que les éclats de voix n’alerte le poste de police tout proche, le "voleur rattrapé" sort son portefeuille et lui remet aussitôt, mais à contre cœur, l’argent volé.

Voilà une histoire qui se termine tout à fait moralement mettant en exergue le dicton populaire qui affirme que "bien mal acquis ne profite jamais".

 

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(1) "Vous êtes madame Antonia ?"

(2) "Je viens de la part de votre mari, le boxeur. Il aide en ce moment-même son beau-frère au café "Chez François" pour servir les clients et les amis. Francis m’a fait une commande de poulets et de poules pour la somme de vingt douros et m’a demandé de m’adresser à vous pour le paiement". Maman faisait l’élevage de poules pour notre consommation d’œufs et de viande.

(3) Cinco duros : cinq douros soit vingt-cinq francs. Le douro (duro en espagnol) vaut cinq francs.

(4) Escroqueur : déformation oranaise du mot français "escroc".

(5) "Jampigné" est un terme utilisé à Oran qui signifie "volé". Le "J" de "jampigné" se prononce comme la "jota" espagnole.

(6) "Quel voleur ce voyou, tu te rends compte, il m’a volé mes cinq douros cette saloperie !". On disait "un salopri" et "une saloprie".

 

 

Les jeux d’Eckmühl...

Après la classe, les élèves de l’école communale d’Eckmühl se dispersaient en courant, poussant de grands cris joyeux pour rejoindre leurs parents. Certains se réunissaient en petits groupes autour du kiosque à musique de la réplacette pour jouer aux pignols. Ce jeu faisait fureur à l’époque. Il s'agissait de démolir un tas de quatre noyaux d'abricots, disposés en pyramide(1), en lançant sur lui un autre pignol. L’habileté était mise à rude épreuve dans ce jeu et pour attirer la "baraka"(2), il était d’usage d’embrasser le noyau avant de le lancer ou bien d’utiliser un gros pignol pour abattre le tas qui, lui, était constitué de tous petits noyaux pour, bien sûr, augmenter la difficulté. C’était vraiment une "chamba"(3) si le joueur qui s’acharnait ne perdait pas tous les pignols qui gonflaient les poches de son pantalon court.

J'avais un énorme sac en toile rempli de ces pignols que je comptais et recomptais plusieurs fois par semaine, annonçant fièrement le nombre à ma mère.

 

La réplacette était plantée d’arbres, des micocouliers ou bien des ficus, je ne sais plus au juste, qui donnaient des fruits en forme d'olive charnue sans noyau et les élèves s'en bombardaient, soit à mains nues, soit en utilisant le stack(4). On peut s’en douter, c'était un jeu particulièrement dangereux.

 

La mode était aussi au jeu des cartettes(5) et je m’y adonnais avec ardeur. Je me procurais ces indispensables images en achetant les pochettes d’allumettes en carton, dites "caussemille", dont le rabat orné d’une figurine se glisse dans la fente constituée de la partie rouge-brune où l’on frotte la tête de l’allumette pour l’enflammer. Les boîtes d’allumettes en bois léger, comme celles que l’on trouve actuellement dans le commerce, avaient également un dessin ou une photo sur leur couvercle. La plus commune (la plus faillousse disait-on) était "le Jockey" de la Cie Caussemille d'Alger. Je découpais précautionneusement ces figurines pour les mettre en jeu ou les échanger. Un "argus" s’appliquait à ces précieuses gravures et certaines, plus rares, en valaient deux ou trois plus courantes et parfois davantage !

"Les trois têtes" (dont celle de Mussolini) faisaient partie des plus cotées. En respectant cette hiérarchie, les joueurs disposaient leurs cartettes en tas sur le sol, les plus rares au-dessous des autres, le dos tourné vers le haut. Assis en tailleur sur le trottoir ou à genoux, chacun essayait à tour de rôle d’en retourner le maximum en frappant le tas de la paume de la main légèrement bombée dans un geste semi-circulaire. Le but recherché était d’en retourner le plus possible mais surtout celles qui étaient en dessous et qui avaient une plus grande valeur.

Assez souvent, un mauvais perdant ou un spectateur, parmi les plus âgés ou les plus forts, se précipitait sur le tas de cartettes et en une fraction de seconde s’emparait de la mise en hurlant : "Rana ! "(6), cri de défi utilisé par ceux qui se livraient à cette razzia. Les joueurs, furieux, se jetaient à la poursuite du voleur mais la plupart du temps ne le rattrapaient pas.

 

Les billes faisaient aussi partie de mon quotidien. Les billes ordinaires en terre, multicolores et très fragiles, côtoyaient les pouces(7) de couleur grise d’une grande solidité, les biscayens, sorte de grosses billes et les très belles binagates(8). Une cote non écrite les régissait et le cours des binagates atteignait souvent des sommets. Le matériau plus ou moins limpide, les couleurs et les formes des dessins qui constituaient la structure de ces jolies boules de verre entraient en compte pour estimer leur valeur. Certaines, d’une grande rareté, ne participaient jamais aux jeux. Elles étaient précieusement conservées comme un trésor.

Comme pour les cartettes une bourse d’échange c’était instituée et chacun pouvait se procurer l’objet tant désiré en contrepartie d’autres moins ou tout autant recherchés.

 

... et le "carrico-roulements" de la Cité Petit

À la Cité Petit, une passion toute nouvelle m’animait. C’est ainsi que je me lançais fébrilement dans la fabrication d'un "carrico-roulements"(9), une planche horizontale équipée d’un guidon en bois, permettant de diriger ce véhicule. Trois gros roulements usagés en provenance des camions du patron de la carrière qu'il exploitait près de la Cité Petit, faisaient office de roues : un à l’avant, fixé sous le guidon et deux autres à l’arrière de la planche servant de siège. Un simple morceau de bois cloué sur le champ du siège permettait de freiner la course du rustique attelage.

Je prenais place sur la plate-forme, les pieds posés de chaque côté du guidon et la main serrée sur le frein. Mon frère ou bien un ami me poussait pour acquérir une certaine vitesse et c’est dans un grincement épouvantable des roulements que je dévalais, tout excité, le boulevard Fort de Vaux ! Pour arrêter le "carrico" lancé dans une course folle, le frein ne suffisait pas toujours et c’est avec les pieds frottant sur l’asphalte que je réussissais la dangereuse manœuvre au détriment de la semelle caoutchoutée des mes chaussures.

 

Après mon repli en France, j’ai construit pour mes enfants un "carrico" mais il n’était pas "roulements" car je n’ai pas pu en trouver. Ce sont deux roues de poussette d'enfant et une plus petite d’un jouet (je ne me souviens pas de quel jouet il s'agit) qui ont fait l’affaire. Les pneus des roues s'éffritent. J'en ai déjà remplacé un par un morceau de tuyau d'arrosage.

Maintenant, mes petits-enfants utilisent le "carrico" avec toute la fougue et l’insouciance de leur jeunesse. Et c’est moi qui les pousse !

 

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(1) Tas de pignols en pyramide : trois noyaux d’abricot disposés sur le sol côte à côte en triangle surmontés d’un quatrième noyau. Cela formait une pyramide que l’on plaçait à quelques centimètres d’un mur.

(2) Baraka : la chance en arabe.

(3) Chamba : la chance en espagnol.

(4) Stack : lance-pierres. Deux élastiques tendus dont l’une des extrémités est attachée à un manche en olivier en forme de "Y ". L'autre extrémité est fixée à une bande de cuir dans laquelle se loge le projectile.

(5) Cartette : l'image qui ornait les boîtes d'allumettes.

(6) "Rana !" : signifie en espagnol "grenouille" mais plutôt "être malin" dans le contexte.

(7) Pouce : bille en "béton" gris particulièrement solide. Il était facile de casser les billes ordinaires en les tirant avec un "pouce". On projetait violemment le "pouce" tenu coincé dans le creux formé par les deux premiers doigts recourbés de la main.

(8) Binagate : déformation oranaise de "bille en agate". En fait, les binagates étaient en verre coloré opaque ou transparent.

 (9) Carrico-roulements : désigne en oranais une "charrette-roulements".

 

 

La malheureuse famille Cremades

 

Mes parents avaient de bons amis, les Cremades. C'était une famille espagnole qui habitait rue Joseph Oliva (voir la photo ci-contre) et sur laquelle le mauvais sort s'était acharné. La mort était chez ces pauvres gens comme chez elle. Tous les hommes étaient décédés soit d'accident soit de maladie. Le fils aîné et le beau-fils moururent, le premier de tuberculose, le second de façon soudaine sans que l'on sache de quoi (certainement de tuberculose, contaminé par le fils.)

 Le chef de famille, travaillait à la Compagnie de Dragages et d'Entreprises Maritimes comme mon père. Il était peintre sur bateaux et dans le cadre de son métier, il dut pénétrer dans le ballast d'un sous-marin pour en repeindre l'intérieur à la peinture à l'huile.

 

Un ouvrier soudeur, passant tout près, mit le feu à la peinture, accidentellement, avec sa lampe à souder qui était allumée et prête pour effectuer les travaux de soudure que nécessitaient les navires.

Voyant l'avancée fulgurante des flammes dans ce boyau métallique, le pauvre malheureux peintre se dirigea vers l'autre extrémité du ballast qui, s'il avait été ouvert, lui aurait certainement sauvé la vie. Malheureusement ce n'était pas le cas. Suffoquant, crachant et toussant, les yeux et la gorge irrités par les vapeurs dégagées, son instinct de survie lui fit rassembler ses dernières forces pour faire le trajet en sens inverse, parcourant ainsi toute la longueur du ballast en flammes. Malgré des soins, qui étaient, on s'en doute, loin d'être aussi efficaces qu'actuellement, il succomba des suites des graves brûlures subies et des gaz inhalés. Sa veuve et ses enfants ne reçurent aucune indemnité que ce soit de l'employeur ou des services de l'Etat. Les temps étaient durs sans couverture sociale !

Le plus jeune des fils et le seul qui avait pour l'heure échappé au funeste sort, alors qu'il effectuait son service militaire, raconta au médecin, lors d'une visite médicale, les malheurs de sa famille.

 Il était également tuberculeux (on disait poitrinaire à l'époque ou tísico en espagnol qui est l'équivalent de phtisique) et devant tant de misères, le médecin se prit de compassion pour lui. Il fit tant et si bien qu'il le remit sur pied. La tisis (la phtisie ou tuberculose en français) était une maladie terrible tellement implacable qu'on la considérait comme une malédiction du ciel.

Pour revenir à l'histoire de cette malheureuse famille, la guérison de ce jeune homme ne fut qu'un sursis arraché à la fatalité ou au destin car, une fois démobilisé, pour mettre un terme à un désaccord minime entre amis à propos d'une bicyclette, il emprunta ce véhicule pour l'essayer. Chacun lui reconnaissait du bon sens et de la prudence, ses amis le laissèrent donc faire. À cette époque, il n'y avait pratiquement aucune automobile circulant à Eckmühl. Pourtant, au moment précis où il débouchait sur la bicyclette rue du docteur Pauly, surgit une voiture qui le faucha. Il mourut sur le coup. Sous la violence du choc sa cervelle avait éclaboussé le mur de l'immeuble voisin.

De cette famille, il ne restait plus que la grand-mère dont les yeux rougis étaient mouillés de larmes en permanence, la fille, Anita, et le petit-fils qui était "couvé" de crainte que la malédiction ne s'abatte également sur lui par manque de vigilance.

Je n'ai plus eu de nouvelles de ces braves gens depuis mon repli sur la métropole en juillet 1962.

 

 

La Société Franco-Algérienne des Cafés du Brésil

 

L'usine des Cafés du Brésil se trouvait au 106 avenue d'Oujda (téléphone : 428-02), en face des arènes d'Eckmühl. Ma femme a travaillé dans les bureaux au premier étage en 1961-62. Les appartements réservés aux patrons sont au deuxième étage. On aperçoit, sur la photographie les parasols ouverts. C'est l'été, il faut se protéger du soleil.

Au rez-de-chaussée se trouvait l'atelier de torréfaction et d'empaquetage. Le personnel était presque entièrement féminin. Toutes les photographies, sauf celle de l'usine, m'ont été transmises par le fils d'une employée M. Georges C. Je lui ai fait parvenir la photo de l'usine qu'il n'avait pas.

 

L'un des trois directeurs, Paul A. a sauvé le frère de ma femme d'une mort certaine. Je raconte cela dans une autre page de ce site. Un placier de cette société fut victime d'un attentat mortel.

 

 

 La Noche buena (Le réveillon de Noël)

 

 

Les réveillons de Noël de mon enfance n'étaient pas somptueux. Le repas de cette nuit particulière ressemblait à celui de tous les jours. Je me rappelle avoir reçu pour tout cadeau une friandise qui avait dû coûter assez chère à mes parents en ces temps de disette. C'était une sorte de "Mars", moitié chocolat au lait et moitié caramel mou. Le tout enrobé de chocolat noir à la croûte craquante qui fondait et coulait entre mes doigts. Je trouvais cela délicieux, mais il faut dire qu'à cette époque je n'étais pas regardant sur les douceurs.

L'ambiance était pourtant à la joie et ma mère nous chantait une de ces chansons espagnoles qui conviennent tout à fait à la célébration de la naissance de Jésus. Je vais essayer d'en rapporter les paroles pour autant que je m'en souvienne.

Quant à la mélodie...

  

 

La Virgen estaba lavando

Y tendiendo en un rosal

Los ángeles cantan gloria

Y el agua se va a la mar.

Y qué le diremos, y qué le diré

Rindanga, rindanga, rindanga, rindén.

 

Esta noche es noche buena

Y no es noche de dormir

Que ha parido la estanquera

Un burrucho con tres patas.

 

Madre hay a la puerta un niño

Más hermoso que un sol bello

Dice que tiene frío

Porque el pobre viene en cueros

 

Dile que entre y se calentará

Que en este pueblo no hay más caridad

El niño entra muy contento

Dando las buenas noches

La patrona le dice siéntate muchacho

Que hace mucho frío y vienes descalzo.

 

Niño quieres a tu madre

Sí señora que la quiero

Tres días que no la he visto

Tres mil años me se han hecho.

Si usted me dijera dónde ella habitara

De rodillas fuera hasta que la hallara.

Mi madre de pena no podrá comer

Y aunque tenga ganas no tendrá de que.

 

Hija hazle la cama al niño

En la alcoba y con primor

No me la haga usted señora

Que mi cama es un rincón

Mi cama es el suelo

Desde que nací

Y hasta que me muera

Ha de ser así.

 

El otro día por la mañana

El niño se levanta muy contento

Diciéndole a la patrona

Que se iba al templo que era su casa

Donde todos iremos a darle las gracias.

Y qué le diremos, y qué le diré

Rindanga, rindanga, rindanga, rindén.

 

 

Une chanson espagnole que chantait
ma mère pour les Rois (l'Epiphanie)

(Chanson interprétée par Carlos Gardel)

Avec sa traduction en français

 La mélodie est un "tango llorón" (tango "pleureur")

 

Era una noche de Reyes

Cuando a mi hogar regresaba

Sabiendo que me engañaba

Con mi amigo más fiel.

Mirando mi amor propio

Yo quise vengar el ultraje,

Lleno de ira y coraje,

Y con razón la mate.

 

Estribillo

Entre cuatros compañeros

No quiero recordarme

De odio y de vergüenza

De ira y de rencor.

De qué sirve ser bueno

A parte la venganza

Clavado en el pecho

La flecha del dolor.

 

Como era noche de Reyes

Los zapatos del niño

A fuera los dejó.

Espera un regalito

No sabe que su madre

Por falsa y por canalla

Su padre la mató.

 

Estribillo

 

 

 

 

 

C'était une nuit des Rois

Quand je revenais chez moi

Sachant qu'elle me trompait

Avec mon plus fidèle ami.

Ne regardant que mon amour propre

Je voulus venger l'outrage,

Plein de colère et de courage,

Et avec raison je l'ai tuée.

 

Refrain

Entre quatre compagnons

Je ne veux pas me rappeler

De haine et de honte

De colère et de rancœur.

À quoi sert d’être bon

À part la vengeance

Clouée dans la poitrine

La flèche de la douleur.

 

Comme c'était la nuit des Rois

Les chaussures de l'enfant

Il les laissa dehors.

Il espère un petit cadeau

Il ne sait pas que sa mère

Pour fausse et canaille

Son père l'a tuée.

 

Refrain

 

 

 

 

en page suivante : mémoires de la cité Petit. Ardaillon, l'école de l'air. Le service militaire, le boulot à la DCAN, les filles.

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