Entre phalangine et phalangette

 

 

Mémoires d'Eckmühl, page 2...

 

 

 

La basilique de Santa-Cruz.

 

 

 À mon fils, à mes filles,
à mes petits-enfants

pour que le souvenir demeure.

 

 Oran l'Andalouse, son port, son fort,
sa basilique de Santa-Cruz, ses arènes
et la rade de Mers-El-Kébir.

 

L’Aïdour est une colline qui fait partie du massif du Murdjadjo dont le plus haut sommet culmine à 536 mètres.

Plus connu des Oranais sous le nom de Santa-Cruz, il surplombe la ville et le port d’Oran (Algérie) de ses 386 mètres. Les espagnols, mes ancêtres, prirent pied sur le sol d'Oranie le 13 septembre 1505 à Mers-El-Kébir (l'antique Portus Divini : le Port des dieux) et le 17 mai 1509 à Oran (l'antique Gratianopolis qui reçut son nom de l'empereur romain Gratien). Entre 1698 et 1708, le gouverneur d'Oran, Don Alvarez de Bazan y Sylva, marquis de Santa-Cruz, construisit, au sommet de l'Aïdour, un fort (1) et par la suite, une petite chapelle au charme incomparable, légèrement en contrebas, dominée par une statue de la Vierge ouvrant ses bras à la ville et à la mer dans un geste de protection.

 

En 1849, la Vierge protégea Oran du choléra (lire le livre d'Albert Camus : La peste. Il raconte cet épisode avec talent). Les français ont, bien plus tard, transformé cette petite église en une grande basilique.

La piété des Oranais était grande et la dévotion à Notre-Dame de Santa-Cruz dépassait tout ce que l'on peut imaginer. Ma grand-mère maternelle, Maman Angèle, gravissait la colline "de rodillas" ce qui signifie "à genoux". Ses genoux étaient en sang mais elle ne se plaignait pas et continuait son ascension jusqu'à la chapelle.

 

La petite et très belle chapelle espagnole de Santa-Cruz au charme incomparable, se dresse entre ciel et terre, tournée vers la mer et la ville.

Qu'il est ardu cet étroit sentier qui mène à la chapelle ! Pourtant, soutenus par leur foi, les Oranais, en foule, s'y pressaient le jeudi de l'Ascension pour rendre un vibrant hommage à la Vierge de Santa-Cruz. Cette ferveur se retrouve, intacte, tous les ans à la même date à Nîmes-Courbessac.

Agrandie par les français, la petite chapelle de Santa-Cruz se transforme en une magnifique basilique.

 

On aperçoit les falaises de Gambetta mais pas la montagne des lions cachée par la brume au lointain.

En survolé, une belle aquarelle d'une peintre Oranaise connue sur l'internet.

 

 

 

(1) Une légende circulait dans mon quartier à propos de la construction du fort de Santa Cruz. Il paraît que les Espagnols, pour frapper d'effroi la population autochtone, construisirent en une nuit la façade du fort (celle qui se voyait de la ville) de façon factice en utilisant des cartons et des planches de bois. Le lendemain matin en voyant ce qu'elles croyaient être un gigantesque fort en pierre de taille, les tribus indigènes attribuèrent cela à la puissance des djinns espagnols et, la crainte s'installant, se tinrent tranquilles. L'armée royale put ainsi poursuivre la construction du fort, cette fois-ci en dur, sans être inquiétée.

 

Photo du fort et de la basilique de Santa Cruz présentée à la 32ème Comédie du livre de Montpellier en mai 2017.

 

Carte postale du port d'Oran des années 1948-1950.

La "chimenea" (la cheminée) de la centrale thermique n'est pas encore construite. Ce n'est qu'au début de 1951 qu'elle prendra tournure et deviendra une sorte de phare dominant le Ravin Blanc.

 

Panoramique d'Oran réalisé en juxtaposant deux photos.

La "chimenea" de la centrale électrique à charbon surplombe le Ravin Blanc de ses 140 mètres de hauteur et dépasse de plusieurs dizaines de mètres les falaises de Gambetta.

L'écrivain Paul Souleyre s'exclame : "C’est la plus haute d’Europe [et d'Afrique]. Elle est comme un énorme mat de bateau, le plus grand du port. Sa base a 13 mètres de diamètre, l’orifice supérieur, 6 mètres. Haute de 140 mètres, elle dépasse de 80 mètres le niveau de la falaise [de Gambetta]". Survolez la photo pour cibler la "chimenea". 

 

 

 

 

 

Cliquer sur les images pour les agrandir

 

Précisions fournies par un Oranais d'Eckmühl
concernant les transports urbains d'Oran
et l'Ecole Normale de filles

 

En consultant les différents sites je suis parvenu via Aïn-Franin jusqu'à votre description de ce quartier d'Eckmühl qui m'a vu naître et grandir.

Je vous fais parvenir des copies du livre des rues d'Oran (édition du début des années 50) pour que vous puissiez faire des corrections dont ci-après quelques explications.

- L'Ecole normale située à Eckmühl était uniquement pour les « jeunes filles ».

 L'immeuble où j'habitais avenue du docteur Cauquil donnait en face de cette école. Pour info pendant la guerre 39/45 les américains ont occupé cette école, certains soirs ils passaient des films en plein air et nous pouvions les voir depuis chez nous !

- Concernant les transports en commun, après les tramways (terminus à la patte d'oie avenues d'Oujda/Albert 1er) ce sont des trolleybus qui ont circulé depuis le terminus situé quant à lui à hauteur du « Café Bar Léon », après avoir fait le demi-tour entre la société Santiago, les Cafés du Brésil et le début de la route de Tlemcen.

Le terminus en ville a eu différents sites :

1 - petit bout de rue très en pente reliant le boulevard Joffre au boulevard Sébastopol,

2 - boulevard Sébastopol juste avant la rue Eugène Etienne, les demi-tours des sites 1 et 2 étant faits par la rue Eugène Etienne vers le boulevard Magenta derrière la Synagogue et retour vers l'ouest en empruntant le boulevard Joffre.

3 - Le dernier site connu était le demi-tour place Valéro.

 

Cette ligne était la numéro 7.

 

Bravo pour toutes les personnes qui comme vous passent beaucoup de temps, les doigts sur le clavier, pour montrer aux générations futures ce que nous étions. Cela restera gravé dans le « marbre ».
À disposition si besoin d'infos.
Amitiés oranaises,

 

Georges Ricca

 

 

 

 

Un écrivain, fils de Pieds-noirs, à la recherche de ses racines oranaises, actualise la signification profonde
de l'entête de cette page "Entre phalangine et phalangette" en intitulant son coup de cœur :

 

"Entre les rues de Montpellier et le quartier d’Eckmühl"

 

Il existe un site de rapatrié qui n’est pas entièrement consacré à Oran mais que j’aime beaucoup.

Probablement parce qu’il n’est pas entièrement consacré à Oran…

Il parle surtout de Montpellier. Et finalement, ça le rend vivant.

C’est en petit, tout en bas de la colonne de gauche, qu’on découvre des traces d’un passé algérien.

« Ascension à Santa-Cruz, Nîmes Courbessac », « L’exode d’Algérie : 50 ans déjà ! », « Musée de l’Histoire de la France en Algérie », « Mes origines oranaises et le récit d’un exode ».

C’est vraiment très très rare qu’un rapatrié s’en aille mettre en tout petit, tout en bas : « Mes origines oranaises et le récit d’un exode ».

On pourrait trouver trente hypothèses toutes plus vraisemblables les unes que les autres pour expliquer ce retrait, mais globalement, elles balanceront toujours entre les deux termes de l’alternative suivante : « C’est enfoui très profond et Montpellier n’est qu’un masque » / « il existe une vie possible à Montpellier après l’exode ».

Dans ma famille maternelle, mon grand-père en voulait tellement à la France après 62 qu’il n’a plus voulu travailler pour elle. Il a entraîné ma grand-mère dans sa décision. Je ne sais pas si elle était d’accord. Et je ne sais pas de quoi ils ont vécu.

Il n’avait que 46 ans.

Mon grand-père paternel a continué de travailler. Il n’éprouvait pas de rancœur particulière à l’égard de la France. Il avait vu arriver les choses de loin et il ne s’est jamais fait la moindre illusion.

Mais je ne crois pas pour autant qu’il ait jamais réussi à s’accorder avec la société française. Il était très différent des métropolitains.

Quand je regarde le site de Francis Lopez Pujante, à Montpellier, je me dis qu’il est possible que les choses se passent autrement.

Oublier, c’est inenvisageable, mais passer à autre chose - et de manière saine - il semble que cela arrive parfois.

Lorsque je lis les pages dans lesquelles Francis Lopez Pujante raconte son enfance oranaise, quartier d’Eckmühl, je constate qu’il est possible d’en parler avec émotion, mais sereinement.

Ce sont de très belles pages parfaitement agencées, avec de beaux documents, de belles légendes et de beaux textes.

C’est sur ces pages que je suis tombé un jour en préparant mon texte sur l'anisette Galiana.

J’y suis resté longtemps.

Pour le seul plaisir de lire une enfance dépassionnée non loin du sable des arènes. Et pour le plaisir de retrouver un quartier que mon père (qui était de Choupot) a beaucoup aimé.

Mais parfois, je lis aussi quelques pages sur Montpellier.

Elles me sont nécessaires.

 

Paul Souleyre

 

 

                                                                                                  

 

Les festivités de l'Ascension à Nîmes

À l'indépendance de l'Algérie, en juillet 1962, une des statues de la Vierge a été installée à Nîmes-Courbessac où se déroulent, tous les ans pour l'Ascension, des festivités en l’honneur de la Vierge de Santa-Cruz et des repliés d'Oranie.

J’y suis allé trois fois seulement. La dernière fois, le 17 mai 2012, j'ai revu avec plaisir Ali, le neveu du Bachagha Boualam et, avec nostalgie, quelques amis de la Cité Petit. J'ai fait un reportage de ce pèlerinage que l'on peut voir en cliquant sur la vignette de l'accueil intitulée : "17-05-2012 Ascension à Santa-Cruz Nîmes-Courbessac".

La seconde fois, le 25 mai 2006, je n'ai aperçu aucune de mes connaissances d'Oran. La première fois, c'était en 1987, j’y ai rencontré mes anciens voisins de la Cité Petit, les R. qui habitaient rue Marcel Petit. La fille aînée des D. avait épousé M. R. Ils avaient une fille qui en souvenir du passé, peut-être encore trop présent pour elle, n'avait pas voulu me revoir à cette occasion. D'autres membres de la famille D., qui eux habitaient la maison qui faisait face à celle de mes parents étaient également présents. Notamment, un italien M. Z. marié à l'une des filles D., ancien légionnaire et vernisseur de son état qui exerçait son métier dans un local, un garage qui n'avait jamais connu cette destination, que mes parents lui avaient loué et où j'allais, jeune garçon, apprendre le métier de vernisseur amateur.

 

Le vernissage au tampon

Le vernissage des meubles se faisait au tampon imbibé de gomme laque dissoute dans de l'alcool à brûler. La surface du bois était préalablement lissée à l'aide de poudre de pierre ponce, toujours avec le tampon imbibé d'alcool, et les fentes et nervures du bois étaient colmatées par du talc qui était ensuite "mouillé" et teinté avec le tampon à la gomme laque. Comme ce travail s'effectuait à la main, il demandait énormément de temps et donc beaucoup de patience pour que le résultat final soit à la hauteur des meilleurs vernis synthétiques qui devaient d'ailleurs, bien malheureusement quelques années plus tard, supplanter définitivement ce beau travail artisanal.

 

Eckmühl et les arènes

On prononçait "Eckumühl". C'est le quartier d'Oran où je suis né au 63 avenue d’Oujda. J’ai vécu ensuite jusqu’à l’âge de 11 ans, pas bien loin, avenue Albert 1er dans une ancienne ferme réaménagée en habitation. Cette ferme appartenait à mes parrain et marraine, les Levrero. C'était un viager qu'ils payaient à leurs oncle et tante les Talamante. Maman appelait le vieux Talamante. "el viejo caco", c'est à dire "le vieux filou" parce qu'il avait été plutôt malin en donnant son bien en viager à sa nièce.

Du jardin, à travers les fissures béantes du mur de pierres jointoyées à la terre rouge (on disait du "bagali"),  je voyais le palmier qui ornait la propriété de nos voisins les Segura. et j'ai pu, grâce à cet arbre, retrouver l'emplacement exact de cette ferme dans une photographie aérienne d'Eckmühl et des arènes reproduite ci-contre (le cercle blanc avec la flèche).

 

 

Mon père m'avait emmené voir toréer Litri aux arènes d'Eckmühl, un grand matador qui, à genoux, tournait le dos au taureau qui aurait pu facilement l'encorner. Un grand et inoubliable moment de tauromachie ! En survolé, l'estocade.

 

En bas et à gauche de la photo,
la maison d'Adrien
, une relation d'internet.

 

Les nouvelles arènes d'Eckmühl

 

Les nouvelles arènes - Le fronton

 

 Les nouvelles arènes - L'entrée

 

 Les nouvelles arènes - La piste

 

 J'ai recherché dans plusieurs dictionnaires les racines du nom de mon quartier (on parlait de faubourg) et j'ai trouvé dans le Larousse, édition de 1952, que mon père m'avait acheté chez le libraire Laurent Fouque et que ma mère avait recouvert de tissu (les plis avaient été cousus pour le protéger), qu'Eckmühl est le nom d'un village de Bavière, au sud de Ratisbonne, où Napoléon y vainquit les Autrichiens en 1809. Cette victoire, paraît-il, valut à Davout le titre de prince d'Eckmühl.

Un phare construit entre 1892 et 1897, l'un des plus beaux du monde, situé à la pointe de Pemmarch dans le Finistère, à 60 mètres au-dessus du niveau de la mer, porte aussi ce nom glorieux.

Voilà, je referme mon dictionnaire maintenant que ce petit mystère est éclairci, et je reviens à mon histoire.

 

Les aguaeros

Il n’y avait pratiquement, à cette époque, que des charrettes tirées par des ânes ou des mulets, qui servaient au transport des marchandises. Certaines étaient chargées de bonbonnes d’eau de 20 litres, que vendaient les "aguaeros" (terme oranais à consonnance espagnole signifiant "vendeurs d'eau"). La protection contre les chocs de ces bonbonnes en verre était assurée par une sorte de housse en alfa tressé qui les enveloppait.

Nous étions obligés d'acheter cette eau (venant de la source du ravin Raz el Aïn) car celle du robinet commun situé au fond du jardin, près des uniques toilettes (un simple WC turc), était saumâtre (il faut savoir qu'Oran n'a été alimentée en eau douce qu'à partir de 1952 après la construction du barrage de Béni-Bahdel et d'une conduite de 170 kilomètres de longueur et de 1,10 mètre de diamètre). L'eau était ensuite transvasée dans une jarre de terre cuite vernissée couverte d'un couvercle en bois qui était placée  dans le lieu le plus frais de l'appartement : la cuisine. J'y ajoutais quelques gouttes de teinture d'iode pour éviter les maladies comme l'instituteur nous l'avait recommandé. Avant chaque repas, ma mère remplissait  une carafe à l'aide d'une louche en métal comportant un bec verseur.

En été, elle installait la gargoulette pleine d'eau, enveloppée d'un linge humide, à l'ombre derrière les persiennes entrebâillées. Le léger courant d'air circulant entre les ventaux la refroidissait et nous avions ainsi de l'eau fraîche pour la journée.

Nous ajoutions dans nos verres quelques gouttes d'Antésite ou bien une petite pincée de coco de Calabre ce qui donnait à l'eau un parfum de réglisse et une fraîcheur toute particulière. Je me rappelle que le coco se vendait soit dans des boîtes métalliques cylindriques d'une dizaine de centimètres de hauteur, soit dans de petites boîtes plates. Je trouvais que ces dernières étaient très pratiques pour déguster le coco en y trempant l'extrémité d'un doigt mouillé de salive.

 

Jéjé et les dessins à la craie

C’était aussi l’époque où je découvrais, comme tous les enfants de mon âge, Blanche neige et les 7 nains.

Je dessinais à la craie sur le sol cimenté du large couloir d'entrée de la ferme, en compagnie de Jérôme que j'appelais mon cousin, (mais pour tous c'était Jéjé le fils de mes parrain et marraine), Grincheux, Prof, Timide,  ou bien les autres personnages du film.

Nous avions, sans nous vanter, un joli coup de craie.

 

La bilocha de Pâques

Pour Pâques nous allions, mon frère cadet et moi, faire voler la bilocha (déformation oranaise de l'espagnol milocha ou birlocha, le cerf-volant), un barrilete (on y voyait aussi des lunes et quelques bacalaos qui ne volaient pourtant pas très bien) à Protin, tout près de chez nous, car il suffisait de traverser l'avenue Albert 1er pour y être. Nous nous retrouvions aussi, accompagnés de nos parents, à la Perigoña, un terrain planté d'immenses eucalyptus dont les feuilles arquées tombaient en effectuant de larges cercles en vol plané. J'ai retrouvé sur l'excellent site de Tarambana, le petit-fils de Mme Ascencio, la situation de la Perigoña :

« Par le haut d’Eckmühl, plus loin que les arènes, en direction des fours à chaux, dans les collines de la Périgonia. Ces collines surplombent le ravin Ras el Aïn pour s’en aller rejoindre les Planteurs et Santa Cruz à l’Est d’Oran. La Périgonia c'est une mandorle (en forme d'amande) de terres ocres de la longueur d'un terrain de football, comme son voisin de Monréal, bordée de quelques pins dégingandés surgissant d'un bosquet. »

Jean-Pierre Sanchez raconte aussi ce lieu devenu presque mythique : « la Périgonia, terme hispanisé ("oranisé, piédnoirdisé") du français polygone, comme les non-hispanisés désignaient ce terrain qui, en face des casernes du 2° zouave et du 63° régiment d'artillerie, leur servait de "polygone de tir". On pouvait voir à l'extrême est du terrain les tranchées et les butes de tir au pied des collines, traversées par le "ravin du figuier" qui menait à la ferme de la source Noiseux. Pendant la guerre, les Américains avaient occupé ces casernes et s'entraînaient au tir en face et nous, les gamins du quartier, on passait derrière pour ramasser les douilles et se faire engueuler par les parents parce qu'on ramenait parfois des cartouches entières. Au milieu du polygone, nu, un bouquet d'eucalyptus fournissait une ombre appréciée par la musique du 2° zouave qui venait s'y entraîner accompagnée de son mouflon traditionnel. Un jour que je caressais la bête elle m'envoya un coup de corne sur la fesse et déchira mon pantalon. A la pointe sud-est du terrain, en longeant les fours à chaux, on arrivait à un douar. On grimpait la colline derrière et après une heure de marche on arrivait à Bel Horizon avec vue sur Mers el Kebir. Au passage, le long d'un muret brise-feu, on ramassait, à la saison, des asperges sauvages.

Voilà ce que m'a rappelé cette histoire de bilocha et de Périgonia où, moi aussi, j'allais faire voler mon "barrilete" quand je n'allais pas à Protin. »

 

Je construisais moi-même mon barrilete avec des roseaux coupés par le milieu sur toute leur longueur en prenant la précaution de les choisir robustes pour résister à la force du vent.  J'achetais les feuilles de papier transparent de couleurs différentes chez Mme Ascencio, l'épicière de la réplacette d'Eckmühl (la place Noiseux) ainsi que deux ou trois pelotes de fil qui devait être solide et léger pour ne pas avoir une trop grande comba (la flèche, la courbure que fait le fil, une fois la bilocha en vol). Un peu de farine délayée dans l'eau faisait office de colle. Je confectionnais aussi de jolies ailes, des franges collées autour de la bilocha et qui devaient "froufrouter" dans le vent. Au milieu du cerf-volant, je collais un cœur de papier rouge qui se voyait de loin.

Une fois construit, des essais étaient nécessaires pour s'assurer que les tirants (les 3 fils qui tenaient le barrilete et permettaient de le guider) formaient un triangle bien tendu. Il fallait aussi régler la longueur de la queue constituée de vieux chiffons que je nouais entre eux.

En mars ou avril, le vent était souvent de la fête et il suffisait de tenir son cerf-volant à bout de bras pour qu'il prenne de l'altitude. Mais il arrivait certaines années que le calme plat vienne nous contrarier. Mon frère était alors mis à contribution. Il prenait le cerf-volant par le croisillon des roseaux et s'éloignait d'une cinquantaine de mètres en le tenant le plus haut possible. À mon signal, il lâchait le barrilete et je m'élançais à toute vitesse.

Las ! La bilocha s'élevait puis retombait lorsque moi-même, le cœur battant sous l'effort, je m'arrêtais pour prendre un peu de repos. Il nous fallait recommencer plusieurs fois avant qu'un souffle de vent un peu plus soutenu ne vienne emporter notre voilier multicolore et froufroutant jusque très haut dans le ciel sous les cris de joie de tous les participants.

Lorsque la bilocha tirait sur son fil, les filles et les garçons, alternativement, lui envoyaient des télégrammes. Cela consistait à écrire un mot, tenu secret, sur un petit bout de papier fendu et percé d'un trou en son centre. Le télégramme, une fois rédigé, était placé sur le fil du cerf-volant et le vent l'entraînait jusqu'aux tirants dans l'allégresse générale. Lorsque le cerf-volant était ramené à terre, nous lisions les messages dans l'ordre de leur envoi. Ils formaient quelquefois des phrases pleines de promesses pour l'avenir, du genre "Je t'aime", "Mon amour" ou bien "Je t'attends ce soir", "À la vie, à la mort".

Des garnements, certains les traitaient de galapiats ou de vauriens, mettaient de l'ambiance dans tout ce petit monde joyeux en coupant le fil de la bilocha tout en lançant leur terrible cri de guerre "¡ Corta hilo!" ("Coupe fil !"). C'était le désastre, les petits et les grands, je faisais partie des petits, se démenaient comme de beaux diables dans toutes les directions. La panique s'était installée et même les parents s'en mêlaient. Les noms d'oiseaux fusaient "¡ Que mala semilla esos bordes!", "¡ Corre a segar rábanos, granuja!", "¡ Alcahuete, chuchumeco, mala sombra, sin vergüenza!"

Moi, je courais à toutes jambes après mon barrilete qui s'échappait au loin entraînant son fil et tous les télégrammes encore non lus. Enfin, j'arrivais à le récupérer, quelquefois dans un triste état.

Malgré ces péripéties et peut-être à cause d'elles nous rentrions chez nous, à la fin de la journée, heureux d'être ensemble, le cerf-volant sur le dos, tenu d'une main par la queue enroulée sur elle-même et de l'autre, par la pelote de fil enroulé également mais autour d'un roseau.

 

Les jeunes abbés et le "pita ferro"

À cette époque, c'était dans les années 1946-49, les jeunes curés, prêtres et abbés déambulaient, par groupe de quatre ou cinq, dans les rues d'Eckmühl ou d'autres quartiers pour faire connaissance avec la population et maintenir le contact avec les jeunes.

Il faut dire qu'ils portaient soutane, col blanc et tonsure sans aucun complexe. Ils assumaient ainsi leur condition d'ecclésiastiques sans se poser de question et l'affichaient dans la vie de tous les jours.

Or, à la vue des soutanes, les mêmes chenapans qui coupaient le fil des cerfs-volants, se regroupaient en petites bandes pour harceler ces jeunes curés, en hurlant "Pita ferro ! Pita ferro !". Tout en criant ces mots et en dévalant les rues, ils essayaient, cela faisait partie du rite du "pita ferro", de siffler en faisant un pont avec leurs mains, doigts écartés et en portant le pouce de la main droite aux lèvres et l'auriculaire de la main gauche au métal de la boucle en fer de leur ceinture ou de tout autre objet métallique comme, par exemple, les descentes en fonte des eaux pluviales.

Les braves curés, qui connaissaient cette coutume mais, on peut s'en douter, ne l'appréciaient guère, relevaient le bas de leur soutane et se lançaient à la poursuite de ces jeunes polissons ou plutôt faisaient mine de courir après eux. Cela occasionnait une débandade générale des sauvageons qui, tenaces, revenaient à la charge dès que la contre-attaque ecclésiastique s'essoufflait un tant soit peu. Cela donnait des mouvements en accordéon sur l'avenue Albert 1er et les rues transversales, notamment sur la rue Benamou. Enfin, le groupe de prêtres, lassé de ce petit jeu, poursuivait son chemin comme si rien ne s'était passé, en quête de paroissiens plus respectueux de leur soutane.

Les jeunes anticléricaux se dispersaient à leur tour et tout retombait dans la morne existence de tous les jours.

Le petit peuple du quartier, derrière les carreaux des fenêtres ou des portes, avait assisté à un spectacle de rue comme il n'y en avait qu'à Eckmühl.

Le bon vieux faubourg riait de ses propres contradictions qui le portaient, quoique d'origine espagnole et par là-même fervent chrétien, à houspiller parfois les représentants et gardiens de sa foi.

Pour satisfaire son désir de fête, il n'avait plus qu'à attendre la toute proche procession du Sacré-Cœur ou bien le passage du bœuf chamarré guidé par l'Arabe quémandant en musique quelques piécettes de monnaie pour faire tomber la pluie et mettre ainsi fin à la sécheresse climatique.

 

 La réplacette

L'école d'Eckmühl donnait sur la place Noiseux, que nous appelions "la réplacette". Au centre de la place se trouvaient le kiosque à musique (certains sites pieds-noirs parlent d'un jet d'eau. Ma mémoire me tromperait-elle ?) et face à la rue Général Nansouty, sur le trottoir, une fontaine assez majestueuse où le facteur, à grandes lampées, éclaircissait le vin rouge, presque noir, qu'il venait d'acheter à l'épicerie de Mme Ascencio toute proche, à l'angle de la rue l'Allement, à côté du bureau de police.

Je m'y rendais, moi aussi très souvent, à la sortie de l'école, pour acheter les délicieux piroulis (pirulí en espagnol), sucettes tronconiques effilées enveloppées de cellophane, et les torraicos (torrados en espagnol), des pois chiches grillés qui nécessitaient d'avoir de bonnes dents tant ils étaient durs à croquer. C'est là que je me procurais les indispensables feuilles de papier transparent de différentes couleurs  qui servaient à couvrir mes cahiers et mes livres de classe ainsi que tout ce qui était nécessaire pour la construction d'une "bilocha" lorsque les fêtes de Pâques approchaient.

 

 L’épicerie de Madame Ascencio

C'était une vraie caverne d’Ali Baba que l'épicerie de Madame Ascencio. Une quantité impressionnante de produits s'étalait sur une toute petite surface. On y voyait sur l'étal les bocaux de bonbons, de sucettes et des fameux piroulis. En entrant, à droite, s'alignaient plusieurs sacs de jute contenant soit les lentilles, soit les haricots secs ou bien les pois cassés que je détestais tant. Juste à côté, sur son berceau, se trouvait le baril métallique d'huile d’olive et tout au coin le fût de vin rouge, presque noir, qui faisait les délices du facteur d'Eckmühl et de bien d'autres amateurs. Dans chaque sac, à même le tas de comestible, une sorte de pelle aux bords recourbés permettait de servir les clients. Au fond, sur des étagères étaient rangés les produits les plus divers sous conditionnement verre ou en boîtes métalliques comme par exemple le lait sucré "Nestlé".

Ma mère y perçait deux fentes diamétralement opposées sur le couvercle de la boîte et elle soufflait dans l'un des trous pour que le lait, assez dense et plutôt sirupeux, puisse s'écouler. Vers la fin de son utilisation, le couvercle était découpé à l'ouvre-boîte pour utiliser les dernières gouttes qui restaient encore tout au fond.

Durant la deuxième guerre mondiale, ce lait était rationné et les familles ayant des enfants, c’était le cas de la nôtre, recevaient un bon de la mairie indiquant la quantité autorisée de boîtes de lait. Maman présentait ce document à Madame Ascencio qui, tout sourire, lui délivrait alors la précieuse marchandise.

Lors de la fournitures des marchandises, l'épicière « testait » la pesée des denrées en appuyant le petit doigt sur le plateau de la balance. Elle ajoutait ou retirait alors la quantité voulue sans se tromper.

 

La boulangerie de Monsieur Roca

À l'angle de la rue d'Auerstaedt et de la réplacette, se trouvait la boulangerie Roca. Pendant la guerre de 1939-45, le pain était rationné. De temps à autre, pour avoir un supplément, ma mère présentait sur le comptoir un billet de banque à demi caché par la paume de sa main. Le plus innocemment du monde M. Roca prenait un pain et le glissait dans le couffin de ma mère par-dessous le comptoir.

À Pâques, après la Libération, M. Roca faisait cuire gracieusement dans son four les mounas confectionnées par les gens du quartier.

L'école communale d'Eckmühl. À droite, la majestueuse fontaine et au fond la porte de la "tienda" (l'épicerie) de Mme Ascencio.

 

L'école vue sous un autre angle.

 

La replacette. Au fond, l’épicerie de
Mme Ascencio.
À droite, le bureau de police.

 

La place Noiseux (la réplacette),
sa fontaine et l'école communale
d'Eckmühl

À gauche, derrière le personnage qui se trouve près de l'arbre, un gamin semble-t-il, on distingue la rue Général Nansouty qui conduit à l'église du Sacré-Coeur d'Eckmühl et au patronage Don Bosco des pères salésiens. Je l'ai fréquenté dès l'âge de 8 ans jusqu'à 11 ans. Je rentrais alors en 6ème au collège Ardaillon et je quittais Eckmühl pour habiter notre maison de la Cité Petit.

À l'extrême gauche, une personne à demi cachée, tire de l'eau de la fontaine qui, elle, est bien visible (c'est peut-être le facteur, pris en flagrant délit, qui éclaircit son vin rouge !).

Le kiosque à musique ne figure pas sur la photographie. Il a certainement été construit plus tard. Il était cependant là en 1945 (certains sites oranais évoquant la réplacette parlent plutôt d'un jet d'eau). Un clocheton surmonte l'horloge qui marque, au vu de l'ombre projetée au sol, 20 heures 15. C'est l'été et il fait encore jour. Les arbres, des micocouliers ou des ficus, donnaient des fruits en forme d'olive charnue sans noyau et les élèves en sortant de classe se bombardaient avec ces boulettes, soit à mains nues, soit avec le stack (deux gros élastiques tendus, attachés à une extrémité à un manche en olivier en forme de "Y" et à l'autre à une bande de cuir dans laquelle on logeait le projectile).

C'était, bien sûr, plutôt dangereux.

 

 

1948-49 - Promenade avenue d'Oujda

Mon frère Raymond, qui n'a pas l'air ravi, entre maman Angèle en manteau blanc et maman, une veste sombre jetée sur ses épaules.

Sur le mur, le cinéma Plaza fait la publicité du film réalisé par Gilles Grangier "Histoire de chanter" avec Carette, Noël Roquevert, Arlette Méry, Robert Arnoux et Luis Mariano dans le rôle principal.

En survolé, l'affiche du film.

 

L'histoire de la Sainte Famille que me racontait maman pour expliquer
le petit
"o" du noyau de datte

 

Cuando era pequeño, mi madre me contaba la historia de la Sagrada Familia huyendo delante de los secuaces de Pilato. La Virgen pidió a un romero: "O romero, abre tus ramas para escondernos". El romero abrió sus ramas y escondió la Sagrada Familia. Pero cuando los jinetes se acercaban, los abrió para descubrirlos. La Virgen, huyendo de nuevo, le dijo: "Serás tan amargo como lo estoy ahora". Y es desde entonces que las hojas del romero son muy amargas.

Un poco más lejos, la Virgen pidió a una palmera: "O palmera, abre tus ramas para escondernos". Y la palmera abrió sus ramas y escondió la Sagrada Familia. Y los jinetes pasaron delante de la palmera sin verlos.

Y desde ese tiempo, para recompensar a la palmera, el núcleo del dátil lleva una pequeña "o" en una de sus caras: ¡ La "O" de la Virgen! (1)

 

Photographie aérienne d'Eckmühl et des arènes

J'habitais là, près du grand palmier (le cercle blanc et la flèche) Avenue Albert 1er dans une ferme dont les locaux avaient été aménagés en habitations. Au loin, dans la brume, se profile la montagne des lions. Ma femme travaillait en face des arènes aux "Cafés du Brésil", une société qui torréfiait et commercialisait le café. Je l'attendais en Vespa à la sortie de son travail. Elle qui n'aimait pas le café, et ne l'aime toujours pas, elle était servie ! La société concurrente était les "Cafés Nizière" qui avait pour logo un lion assis.

On remarque très bien la patte d'oie que forme l'avenue Albert 1er et l'avenue d'Oujda. Un peu plus loin, la maison de 8 étages (1) qui était connue sous ce nom et qui est restée pendant longtemps l'immeuble le plus haut d'Oran. Elle domine le ravin Raz-el-Aïn, en contrebas à gauche. Ce quartier d'Eckmühl s'appelait "le tir au pistolet".

C'est là qu'une voiture et ses occupants, des Européens, a été incendiée. À l'aide de longues tiges, les incendiaires, grimaçants de joie, coinçaient les portières empêchant les occupants de sortir. Un acte de barbarie inimaginable et d'une rare inhumanité.

 

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(1) Construite par M. Girona, entrepreneur en bâtiments (source : Jean-Pierre Sanchez).

 

   

 Cliquez sur la photo ci-dessus pour afficher "Le Grand Plan d'Oran de 1951"

On voit sur l'avenue d'Oujda, le trolleybus à l'arrêt du terminus de la ligne n° 7 qui desservait Eckmühl. On y aperçoit, sur la gauche, les traces de pneus qu'il laissait, en effectuant le virage pour rejoindre la station. Quand je fréquentais le collège Ardaillon, je me rendais, à pied, à cet arrêt pour prendre le trolleybus qui me conduisait au centre-ville.

 

Quelquefois, dans un virage, l'une des deux perches dérapait du câble électrique sur lequel elle glissait un instant auparavant, et le trolleybus s'arrêtait faute d'alimentation en électricité. Le chauffeur descendait alors du véhicule et replaçait l'extrémité de la perche sur le câble en manipulant avec dextérité la corde attachée à la perche.

Après les cours, pour retourner chez moi à la Cité Petit, je refaisais le même parcours, toujours à pied, en longeant la caserne des tirailleurs puis en coupant par le terrain de sport de la base militaire. Il fallait soulever les rangées de fils de fer barbelés en faisant bien attention de ne pas s'y accrocher. À la sortie, côté rue Eugène Delacroix, les mêmes précautions étaient à prendre.

 

Un tout jeune enfant musulman, en jouant près de la clôture du stade, s'était enfoncé dans le ventre un barbelé. Il hurlait de douleur. Je courais avertir ma mère qui décrocha l'enfant des barbelés et le soigna. Elle avertit les parents et leur conseilla d'aller voir le médecin pour une piqûre antitétanique. Rien ne fut fait et l'enfant continua de se porter à merveille.

 

Je n'ai jamais vu un militaire sur ce stade, il n'était occupé que par nous, les jeunes du quartier, qui jouions au ballon ou qui dénichions, sans leur faire le moindre mal, les gerboises qui y proliféraient. C'est un petit animal aux longues pattes arrières qu'il utilise à la façon d'un kangourou. Sa longue queue terminée par un toupet de poils sert de balancier. Il se déplace par sauts rapides en zigzag déconcertant ainsi ses éventuels prédateurs.

 

Los terremotos (les tremblements de terre)

Les tremblements de terre étaient relativement fréquents en Algérie. Je me rappelle de cette époque qui m'a particulièrement marqué : j'étais en classe de sixième et je devais sauter par dessus la faille créée par un séisme, place Karguentha, pour me rendre au collège Ardaillon par les boulevards Sebastopol et Paul Doumer. Six ans plus tard, celui d'Orléansville des 9 et 10 septembre 1954 fut d'une grande gravité avec ses 1500 morts. Ceux qui croyaient aux présages y ont vu l'annonce des événements d'Algérie qui ont débuté un mois et demi plus tard par l'assassinat du caïd Hadj Sadok et du jeune instituteur Guy Monnerot le 1er novembre 1954 (la Toussaint rouge). Mme Monnerot fut blessée dans cet attentat mais elle survécut à ses blessures.

Cet hiver-là, manifestation météorologique rarissime, Oran était sous la neige.

Le fatalisme arabe ne dit-il pas    "Mektoub ! C'est écrit !"

 

Les "mariposas" de la Toussaint

Pour les fêtes de la Toussaint et des défunts, ma mère préparait les Mariposas. C’était de petites veilleuses constituées d’un disque en liège de quinze millimètres de diamètre environ avec une mèche au milieu. Sur la boîte de ces veilleuses était porté la marque "Mariposa" ("Papillon" en français).

Elle remplissait un bol d'huile constituant le carburant, y posait quatre veilleuses, une en mémoire de son père, une autre pour Mamá Cecilia (après son décès) et deux autres pour les deux enfants qu'elle avait perdus. Puis elle allumait les mèches.

Les Mariposas brûlaient jour et nuit jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’huile.

Le jour des morts, le 2 novembre, maman préparait les lits de très bonne heure. Elle changeait les draps et mettait des couvertures propres et repassées. Elle nous interdisait formellement de nous coucher ou même de nous asseoir sur le bord du lit pendant toute la journée. Elle disait que les morts de la famille venaient se reposer et qu'il fallait donc les laisser en paix et ne pas les troubler en cette journée de fête des défunts.

 

Sur une caisse en bois.

Sous la surveillance de maman.

Au cours d'un pique-nique.

Jéjé me porte avec peine.

 

Au cours du même pique-nique avec maman, mes parrain et marraine.

 

L'ancienne ferme
de l'avenue Albert 1er
.

Mes parents me tiennent dans leurs bras. Nous habitions la maison que l'on aperçoit au fond. Ma mère tient dans sa main gauche un hochet qu'elle agite pour me faire rire. J'ai l'impression que ça n'a aucun effet. À droite, le magnifique citronnier aux fruits ensoleillés.

 

Renée, Jéjé et moi. Renée et son frère Alain habitait l'appartement dont on aperçoit l'ombre. Cet appartement avait deux sorties, l'une qui donnait sur la cour de la ferme, la plus utilisée, l'autre directement sur l'avenue Albert 1er par un long corridor. D'autres voisins, les Garcia avaient également cette double possibilité. Je n'ai pas de photo de Jacqueline Garcia qui était plus jeune que moi et qui avait pris la mauvaise habitude de me mordre.

 

 

 

 

Je suis photograpié devant la ferme comme une vedette

Ça y est, je marche tout seul ! Et je tiens une balle dans les bras ! Quel exploit !

On aperçoit la porte entrebâillée de l'appartement de mes parrain et marraine. Les volets de la porte se retiraient pour avoir plus de clarté (on voit les deux poignées métalliques qui servaient à les manipuler facilement). Ce système était courant, la porte de la chambre de ma grand-mère comportait également des volets amovibles.

Le trottoir est fait de pavés qui s'arrêtent à la limite de la ferme. Plus loin, la terre battue borde un terrain vague clôturé de planches vermoulues. Sur la photo de droite, mon parrain en pyjama-pantoufles et ma marraine qui me tiennent par les bras.

 

Durant la guerre de 1939-45, lorsque la sirène d'alerte ululait dans la nuit, ma mère me réveillait pour aller nous réfugier chez ma marraine. Les deux femmes posaient alors le matelas en laine sur la table en chêne et nous nous accroupissions dessous pour nous protéger des bombardements. La porte d'entrée restait ouverte permettant ainsi au souffle des déflagrations qui se succédaient de s'échapper. J'ai donc pu apercevoir un petit chien, affolé par les explosions, s'enfuir sur l'avenue Albert 1er, la queue entre les pattes.

 

La mairie construisit plus tard un abri souterrain à l'angle de l'avenue et de la rue Marie Feuillet (face à la rue Benamou). L'entrée était maçonnée mais le reste de ce boyau d'une cinquantaine de mètres de profondeur s'enfonçait en pente douce dans la terre sans être étayé. Qu'une bombe frappe l'entrée et nous étions tous enterrés vivants. Le cimetière Tamashouet avait été bombardé (pour quelle raison ?) et, d'après ma marraine, des ossements furent projetés sur les branches des arbres. Les pétainistes rendaient les américains responsables de ces méfaits alors que d'autres accusaient les allemands. Mes parents étaient de l'avis des seconds, Pétain étant indésirable chez nous. Il faut dire que le soir venu, toutes lumières éteintes et l'oreille collée au poste de TSF, ils écoutaient, en les commentant à voix basse, les messages codés, brouillés par l'ennemi, que diffusait radio Londres.

 

 

  

Dans la cour de la ferme en hiver.

 

Mon terrain de jeux :
avenue Albert 1er, devant la ferme

Je jouais au bord du trottoir en faisant naviguer une coque de noix sur le flot de la rigole en me prenant pour un pirate de l’île de la Tortue. D'autres fois, je faisais courir deux sauterelles, retenues par un fil à la patte arrière. Elles portaient un numéro au cou inscrit par les services compétents de l'Etat afin de définir les migrations de ces terribles et dévastateurs insectes.

Je m’amusais avec trois fois rien tout en veillant sur mes petites pensionnaires que je retenais dans un bocal : deux minuscules grenouilles vertes tombées du ciel avec la dernière pluie.

Mais pour l'heure, j'ai quatre ans et mon gâteau d'anniversaire, avec ses quatre bougies, attend d’être partagé à la fenêtre de l'appartement de mes parrain et marraine.

 

La famille Benattar

En face de la ferme, habitait la famille Benattar dont le fils était plus âgé que moi de quelques années. Sur la photo, je pose devant le portail de leur maison. J'ai rendu visite à un médecin de Montpellier qui porte le même nom que ces personnes dans l'espoir de retrouver la trace de mes voisins d'autrefois. En vain.

 

Madame Nadal

Plus bas sur l'avenue, habitait Madame Nadal, une personne qui excitait ma curiosité. Elle portait toujours des lunettes aux verres foncés et fermées sur les côtés. J'ai appris beaucoup plus tard qu'elle était borgne et cachait ainsi son handicap qu'elle vivait comme une insoutenable disgrâce.

 

Le chanteur de "Cielito lindo"

Je venais à peine de traverser l'avenue Albert 1er et de m'engager sur le chemin de Protin quand j'aperçois, venant à ma rencontre, un arabe en baya blanche(1) qui chante à tue-tête "Cielito lindo", une chanson espagnole que ma mère entonnait et qui est restée dans ma mémoire : "Ese lunar que tienes junto a la boca no se lo des a nadie, cielito lindo, que a mí me toca. ¡ Ay, ay, ay, ay! Canta y no llores porque cantando se alegran, cielito lindo, los corazones"(2). Que les arabes d'Oran connaissent l'espagnol n'était pas une surprise pour moi mais chanter "Cielito lindo" c'était extrêmement émouvant et j'en garde un souvenir... étincelant.

 

Cielito lindo

 

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(1) Baya : vêtement d'été fait de toile blanche. Ample et léger, il recouvre le corps jusqu'aux pieds.

(2) Ce grain de beauté que tu as près de ta bouche ne le donne à personne, joli petit ciel, car il me revient (il est pour moi, il m'appartient). Aïe, aïe, aïe, aïe ! Chante et ne pleure pas parce qu'en chantant, joli petit ciel, les cœurs se remplissent de joie.

 

 

 

 L'Ecole Normale de filles d'Eckmühl

À l'embranchement des deux avenues d'Oujda et Albert 1er, à l'angle de l'avenue Albert 1er et de l'avenue du Docteur Cauquil (renvoi 43 du plan ci-dessous), dans un écrin verdoyant aux arbres centenaires, se dressait l'Ecole Normale de filles dont on peut admirer la pureté des lignes sur cette photographie (photo internet).

 

 

Plan d'Eckmühl

 Cliquer sur le plan pour l'agrandir et voir les lignes 7 et 17 

Nota : Le renvoi 43 figurant en haut à droite sur le plan indique l'Ecole Normale de filles (voir la photo ci-dessus). Le terminus des lignes n°7 et 17 du trolleybus se trouve un peu plus loin, en allant vers les arènes sur l'avenue d'Oujda, un pâté de maisons après l'avenue du Docteur Cauquil (voir, plus haut, la photo des arènes).

 

J'ai fait toutes mes études primaires à l'école d'Eckmühl (le point orange sur le plan) depuis l'asile (en 1835, la France met en place les salles d'asile qui deviennent dès 1881 les actuelles écoles maternelles) jusqu'au CM2. Je me souviens du jour de l'Armistice, le mardi 8 mai 1945, les cloches de l'église du Sacré-Cœur, toute proche, sonnaient à toute volée et le directeur de l'école avait laissé sortir les élèves avant la fin des cours et c'est dans les cris de joie que je dévalais à toutes jambes la rue du Docteur Pauly, longeais le magasin de Patricio, le marchand de tissus en coupons, pour embrasser mes parents qui étaient ce jour-là, comme souvent, chez ma tante Conception, au café "Chez François".

J'ai ensuite effectué mes études secondaires au collège Ardaillon puis j'ai été admis à l'ENPA (Ecole Nationale Professionnelle de l'Air) du Cap Matifou près d'Alger et enfin, à Paris, à l'ENST (Ecole Nationale Supérieure des Télécoms).

 

Pour en revenir à Patricio, le marchand de tissus, il avait débuté, au marché d’Eckmühl, dans la vente de mouchoirs et de chaussettes qu’il suspendait à un fil tiré entre deux montants d’un étal de fortune. Sa réussite dans ce commerce est fulgurante. Il fait confiance à ses clientes en leur faisant crédit et reprend les articles vendus qui, après réflexion, n'ont pas plu. Le succès de cette formule de vente est tel qu'il monte, en peu de temps, son magasin de la rue du Docteur Pauly et c'est là que sa destinée tragique va se réaliser. Il meurt asphyxié avec sa femme dans l'incendie de son échoppe causé par la dinde qu'il avait mis à cuire pour les fêtes de Noêl. C'est la sœur de Patricio, Dorotea, qui découvrit, le lendemain matin, les corps dans un nuage de fumée âcre qui s'échappait par la porte. Les malheureuses victimes laissaient un fils, Juanico, et une fille, un peu plus jeune, dont le nom m'échappe.

 

 

Jean-Pierre Sanchez, un oranais d'Eckmühl, voisin des Patricio, apporte de précieux renseignements sur leur décès (lire son courriel dans le "Livre d'or") :

"La maison où j'habitais se composait d'une cour en longueur bordée de trois appartements à droite comme à gauche. Les deux logements droite-gauche étaient couverts par une terrasse transformée par M. Patricio en appartement pour lui lorsqu'il acheta cette maison dans les années 50. De plus, il installa son fils Juanito dans un appartement à droite et sa fille Lolita, mariée à Enrique, dans le logement en entrant à gauche. Lors des préparatifs de Noël, un matin, les "Patricio" ne se manifestant pas malgré l'heure avancée, Enrique monta les chercher et dut défoncer la porte alerté par l'odeur de gaz pour découvrir que la couple était décédé, asphyxié par le gaz. Le tuyau du gaz de la cuisinière avait lâché pendant la nuit. Je ne me souviens pas s'il y avait de la fumée ou pas, j'étais pourtant au pied de l'escalier, alerté par le bruit et les cris de Enrique et Lolita."

 

 

 

 

 

 

 

  

 

Mamá Tita, Papá Tito et Manuel de los Reyes, mon grand-père maternel

Francisca Pujante Gonzalez, mariée à Francisco López Diaz (photo du milieu) que je n'ai pas connu étant décédé avant ma naissance. Mais pour toute la famille, mon grand-père paternel c'est Papá Tito et ma grand-mère Mamá Tita. Ils habitaient Eckmühl, avenue du Colonel Ben Daoud. Au décès de mon grand-père, Mamá Tita est venue vivre avec sa fille Conception, la sœur de mon père. J'ai appris le décès de ma tante par mon cousin, deux ans après sa mort, en octobre 2002. J'ai éprouvé une grande peine de ne pas l'avoir su à temps. Elle était née à Sainte-Barbe-du-Tlélat, petite ville située à 28 km au sud-est d'Oran. Elle est enterrée à Colomiers près de Toulouse.

À droite, mon grand-père maternel, Manuel de los Reyes Cruz Miras né le 12 août 1882 à Olula del Rio en Espagne que je n'ai pas connu. Il est décédé à l'âge de 33 ou 34 ans des suites d'une chute d'un figuier, sa tempe ayant heurté une pierre. Ma mère avait 7 ans.

 

 

À la ferme. Ma mère, Maman Angèle, Renée J. la fille de nos voisins, moi même, Alain J. et mon frère cadet. À gauche, Isabel que nous appelions "la Sinforosa". Elle a perdu la tête à cause d'une brouille entre nos deux familles (lire les détails de la brouille ci-dessous). Ma mère montre, avec fierté, une grappe de raisin. Le soleil est aveuglant, nous clignons tous des yeux sauf la Sinforosa, bien sûr, qui n'en a plus.

 

Quand nous habitions la villa que mon père avait fait bâtir à la Cité Petit, nous passions par Brunie et Protin pour rendre visite à Maman Angèle (1), ma grand-mère maternelle, qui habitait rue Benamou (le point rouge sue le plan d'Eckmühl ci-dessus localise son appartement entre l'avenue Albert 1er et la rue d'Auerstaedt qui débouche sur la place Noiseux) où elle faisait de la couture à la machine Singer électrique, un must pour l'époque ! Le point noir sur le plan indique la ferme où j'ai vécu jusqu'à l'âge de 11 ans, je rentrais alors au collège Ardaillon.

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(1) Maria Angelle Querol Gabarrón née le 10 juin 1890 à Alger, 25  rue Bab-el-Oued. Décédée à Marseille le 20 mai 1969. Ses parents : Domingo Querol Sanchez et Francisca Petra Gabarrón Rodriguez.

 

 

La brouille avec Isabel, "la Sinforosa"

Tonico, le frère de ma marraine, vivait avec sa mère, Mémé Garcia, dans l'appartement qui se trouvait dans le prolongement du nôtre (à gauche, sur la photo ci-dessus). Au décès de cette dernière, Tonico se sentit trop seul et décida de prendre femme. Il épousa Isabel, une parfaite inconnue pour tous les habitants de la ferme. Elle n'était donc pas en odeur de sainteté et les enfants que nous étions, mon frère et moi, s'en rendaient bien compte. Un jour que ma mère s'était absentée pour quelques courses, mon père étant à sa forge de la Marine (il était ouvrier forgeron à la Compagnie de Dragages et d'Entreprises Maritimes), nous avions décidé d'embêter Isabel. Prudent tout de même, j'envoyais mon frère cadet aux avant-postes de combat. Il devait gesticuler et tirer la langue face à Isabel. Cette dernière ne goûtant pas ces facéties le menaça : "¡ Te voy a dar un puntapié en el culo, verás tú!". Pour parer à cette éventualité, j'assujettissais le couvercle en aluminium du faitout sur l'arrière-train de mon frère protégeant ainsi son postérieur de tout "puntapié". Je le renvoyais plusieurs fois devant notre voisine protégeant, au fur et à mesure des besoins, les parties du corps que cette dernière menaçait.

Isabel en eut assez de ce jeu qui durait un peu trop longtemps à son goût et lança un seau d'eau sur mon frère, qui se transforma aussitôt en gladiateur trempé de la tête aux pieds.

La confrontation prit fin. Mais Isabel n'avait gagné que la première manche car au retour de ma mère, elle reçut de sa part le même seau d'eau. Il y avait égalité, un seau partout, et les deux parties se retirèrent dans leurs appartements pour se sécher.

Depuis ce jour, Isabel fut pour nous "la Sinforosa" et ma mère la décapita sur les photos.

 

Les voleurs de poules et de lapins

Mes parents élevaient des poules et des lapins dans notre courette. Les jours de fête, pour améliorer l'ordinaire, mon père tuait un lapin d’un coup du tranchant de la main derrière les oreilles. Ma mère, moins forte, s'aidait du pilon du mortier. Elle suspendait ensuite le lapin par les pattes arrières et, avec un couteau très effilé, lui retirait un œil pour permettre au sang de s'écouler. Une fois dépecé, la peau était salée et séchée au soleil. Quant au lapin, il mijotait doucement dans la cocotte en fonte sur le kanoun.

Une nuit, mes parents sont réveillés par du bruit. Mon père, derrière les jalousies de la fenêtre de la chambre, interpelle mon parrain qui s'était également réveillé : "¿ Auguste, as visto algo? En français "Auguste, as-tu vu quelque chose ?" À la réponse négative de mon parrain, les échanges de renseignements se poursuivent de part et d’autre du jardin.

Le lendemain, plus de lapins ni de poules. Des poules que maman soignait quand elles avaient la pépie (on disait la "pépite", de l’espagnol "pepita") en enlevant avec la lame d'un couteau la membrane fibreuse qui recouvrait leur langue et leur donnait un bain d'eau froide quand elles étaient "lluecas" pendant la période où elles voulaient couver. Ce vol était un désastre pour la maisonnée. Ma mère porte plainte auprès du commissariat de police d'Eckmühl et quelques jours plus tard les malfrats sont arrêtés. Un policier vient lui présenter les deux voleurs. "¡ Qué lástima!", (Quelle pitié !) s'exclame-t-elle en apercevant ces jeunes délinquants menottes aux poignets. Le policier, qui comprenait et parlait l'espagnol, lui réplique alors : "Por suerte no salió de la casa, eran armados de pistolas y no hubieran vacilado a hacer fuego." (1)

 

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(1) Heureusement vous n'êtes pas sortie de la maison, ils étaient armés de revolvers et n'auraient pas hésité à faire feu".

 

L'agneau

Mon père avait abattu un agneau pour notre consommation et ma mère voulait récupérer la peau pour en faire une descente de lit. Pour réaliser son vœu, mon père et mon oncle Raphaël ont introduit de l’air sous la peau de l’animal, avec une pompe à bicyclette, par une fente qu’ils avaient faite à l'extrémité d'une patte. La peau a gonflé comme une baudruche. Il ne restait plus qu’à la découper soigneusement. Astucieux, non !

 

Tendero, l'homme à la jambe en bois

Tendero, c'était son nom, travaillait à la Compagnie de Dragages et d'Entreprises Maritimes où il exerçait le métier de "barrenero"(1). C'était un métier des plus dangereux, l’explosion d’une mine lui ayant coûté sa jambe gauche. C’était un homme encore jeune, la quarantaine, et il avait remplacé cette jambe manquante par une autre en bois terminée par un gros patin en caoutchouc noir.

Reconverti dans le petit commerce, il se mit en quête d'une femme qui puisse l'aider dans son nouveau métier. Il s'enticha de Maman Angèle, ma grand-mère maternelle, qu'il venait voir très souvent lui offrant les produits de son épicerie. Mais ma grand-mère, assez rebelle, ne l'entendait pas de cette oreille et le lui montrait tout en acceptant ses visites et ses présents qui flattaient son amour propre de femme.

Lassé d'être si peu accepté, Tendero se maria avec Anica la concierge de l'immeuble de couleur rouge qui se trouvait à l'angle de la rue Albert 1er et du terrain vague menant à Protin et, en faisant quelques pas de plus, aboutissait à Brunie. Elle était veuve et avait une gentille fille d'une douzaine d'années et, entre ces deux femmes, il vécut heureux le restant de ses  jours.

Maman Angèle se désolait de ce qu'elle considérait comme une trahison et dans les moments de déprime les plus durs menaçait de se jeter sous les roues du tramway qui passait à quelques dizaines de mètres de là, reliant le faubourg d'Eckmühl au centre-ville. Elle ne concrétisa pas ses menaces et, le temps aidant, se consola tant bien que mal de la perte de la présence prévenante de cet homme qu'elle avait tellement rabroué et repoussé.

No se sabe lo que se tiene hasta que se pierde (2).

 

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(1) Barrenero : foreur de mines. Le forage des mines s'effectuait à la main à l'aide d'une "barrena" (barre à mine), barre d'acier très lourde terminée par un trépan. Le "barrenero" soulevait cet outil et le laissait retomber plusieurs fois de suite tout en le faisant pivoter selon son axe vertical de façon à créer un trou circulaire de la profondeur souhaitée.

(2) On ne tient jamais tant à quelqu’un que lorsqu’il vient à nous manquer.

 

Papa cordonnier

Pendant la guerre et les quelques années qui l'ont suivie, mon père, toujours ingénieux, s'improvisait cordonnier de toute la famille. Il avait forgé à cette fin un outil dont l’une des deux extrémités avait l’aspect et la taille d’un pied d’enfant et l’autre celle d’un adulte.

Installé sur une chaise, la double patte en métal fermement tenue entre ses cuisses, d’un geste assuré, il introduisait le soulier dans la forme en fer et arrachait la semelle usagée à l'aide de tenailles. Il ajustait ensuite la pièce caoutchoutée de rechapage à la chaussure.

Provenant de vieux pneus des surplus américains, la pièce de rechapage comportait une toile entre deux couches de caoutchouc vulcanisé, lui conférant ainsi une plus grande rigidité et une bien meilleure résistance à l’usure.

Puis, il remplissait sa bouche de petits clous à tête plate dont quelques-uns apparaissaient entre ses lèvres serrées. Le marteau adéquat tantôt dans la main droite, tantôt dans la gauche suivant les besoins (papa était ambidextre et manipulait ses outils de forge aussi bien d'une main que de l'autre), il prenait les clous et les piquait dans le caoutchouc, les uns après les autres, d’un geste vigoureux et précis. Il ne lui restait plus qu'à les marteler jusqu’à ce qu’ils se recourbent et s'écrasent contre le plat du pied métallique.

Une fois complètement fixée, papa arasait cette semelle toute neuve avec une lame d’acier effilée et extrêmement coupante. En passant la main à l’intérieur de la chaussure, il s’assurait que les pointes avaient bien été chassées et ne pouvaient blesser la plante du pied. Remise à neuf, la chaussure était soigneusement rangée. Mon père pouvait alors passer à un autre soulier.

C’était une époque où rien ne se jetait. Tout pouvait resservir moyennant travail et habileté.

 

Le champ de "manrrubio"

Toujours dans ces années de guerre et d’après guerre, la visite au médecin n’était pas une opération banale. Cela coûtait cher et pour les petits bobos comme un "refriado" (refroidissement, rhume en espagnol d’Oran), il était plus avantageux de recourir aux remèdes de bonne femme.

On accédait au quartier Protin en traversant l’avenue Albert 1er et en empruntant un chemin de terre qui contournait l’immeuble rouge faisant face à l’école communale. Ce même immeuble dont la concierge, Anica, c’était mariée à Tendero, l’amoureux transi éconduit par ma grand-mère qui le regretta tellement par la suite.

 

Là, derrière l'immeuble, un grand champ de "manrrubio" (1) exhalait ses senteurs médicinales. Maman m’y emmenait pour y faire pipi et ainsi soigner toux, rhumes et autres refroidissements. D’après elle, en effet, lorsque l’on faisait pipi à plusieurs reprises au milieu d’un parterre de "manrrubio", n’importe quelle maladie des bronches disparaissait comme par enchantement.

Quand je me blessais légèrement, maman invoquait sainte Anne, la mère de Marie : "Cura, cura, santa Ana. Tira el gato por la ventana" (2). Je me sentais aussitôt beaucoup mieux. Je fais de même avec mon petit-fils et le résultat est identique ! Extraordinaire, non ?

Et lorsque je me faisais "un chichón" (3) à la tête, pour le réduire, maman appliquait sur le "chichote" (4) une pièce de monnaie maintenue par une bande de gaze. Et ça marchait !

 

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(1) "Manrrubio" : déformation oranaise de l'espagnol "marrubio". Marrube, en français.

(2) "Soigne, soigne, sainte Anne. Jette le chat par la fenêtre"

(3) et (4) Un chichón : une bosse. Maman disait "un chichote", mot ne figurant pas dans le dictionnaire d'espagnol mais que j'utilise ici comme elle le faisait.

 

Las ventosas (les ventouses) et la lavativa (le lavement)

En plus du "manrrubio", maman utilisait la pose de "ventosas" en verres dont elle réchauffait l'intérieur avec un coton imbibé d'alcool qu'elle enflammait. Une fois le coton éteint, maman appliquait la "ventosa" sur le dos du malade dans un geste sûr et rapide. Aspirée par la ventouse, la peau gonflait et il suffisait de cinq ou six minutes pour la faire rougir. Maman appliquait alors un doigt tout près du bord de la ventouse pour y faire entrer de l'air frais. La ventouse se "décollait" du dos en y laissant une empreinte brunâtre qui persistait quelques jours. Cela donnait d'excellents résultats pour les cas de maladies pulmonaires.

De temps à autre, maman préparait aussi la "lavativa" pour un lavement des intestins. Cela ne se passait pas sans pleurs ni récriminations.

 

Les maux de dents et la petite voiture rouge

Autre pratique de ces temps anciens, où les remèdes de bonne femme se substituaient volontiers à la consultation du médecin par manque de moyens, était le rinçage de bouche avec sa propre urine.

Je me souviens d’avoir eu une rage de dents et maman, fidèle à ses croyances qui donnaient souvent de très bons résultats, me fit uriner dans un verre et rincer la bouche avec ce breuvage encore tout chaud. Les douleurs se sont estompées mais j’ai dû tout de même rendre visite à la dentiste d’Eckmühl pour extraire les chicots noircis par la carie.

Je me rappelle avec nostalgie qu’une voiture métallique à pédales de couleur rouge se trouvait dans le spacieux couloir de son appartement, juste derrière la porte d’entrée.

Plus tard, adulte, j'ai acheté à mon fils une voiture identique avec le numéro 3 peint sur fond blanc, réalisant ainsi mon rêve d’enfant. Plus tard encore, j'ai offert à ma petite fille une autre voiture rouge dont la carrosserie était malheureusement en plastique.

La modernité était passée par là !

 

La banane, le garçon affamé et le vieillard aveugle

 J’avais 8 ou 9 ans. C’était juste après la guerre, pendant l’été de 1946 ou 47. Ma mère et moi revenions de Choupot, un quartier voisin d’Eckmühl. Les douze coups de midi avaient résonné depuis quelque temps déjà et, prévenante, maman m'avait acheté une banane chez le marchand de primeurs du coin. Je commençais à la déguster quand un vieil arabe aveugle s’appuyant sur l'épaule d’un jeune garçon à peu près de mon âge nous arrête pour demander l’aumône : "Jatra Moulana, madame !" La plupart du temps un "Arbi djib !" (Dieu te l'apporte !) ou bien "mahandich" (je n'ai pas, je n'ai rien à te donner) renvoyait le mendiant. Pourtant, cette fois-là, ma mère, saisie de pitié, fouille dans son porte-monnaie à la recherche d'une piécette. Je remarque alors le regard ardent que le jeune garçon pose sur le fruit que je tiens dans ma main. Dans un mouvement machinal, sans y penser vraiment, je lui tends la banane à demi consommée. Maman s’aperçoit de mon geste et tout en donnant son obole au vieillard, essaie de récupérer, dans une tentative désespérée, la banane des mains du garçon qui, vraisemblablement affamé, l'ingurgite tout aussitôt.

Le prix d’une banane devait compter dans un budget familial étriqué !

 

Mamá criada (Maman domestique)

Mi madre era todavía una niña, tenía unos 7 o 8 años, cuando sus padres la colocaron en una familia judía española como criada. La dueña, muy económica, escondía su dinero entre las sábanas, bajo el colchón u otros escondites como se hacía en esos tiempos. Porque los bancos no tenían su confianza. Un día hubo un robo. Una cierta cantidad de dinero había desaparecido. Sospechosa, la dueña interroga a mi madre que responde negativamente. Entonces, la patrona tuvo esta reflexión en voz alta: ¡ Aquellos qué hicieron esto, no son ladrones, son "robones"!

Al día siguiente, una vecina, sorprendida de la actitud gastosa del hijo de la familia, vino contar el caso a la dueña que se dio a enfrentar los hechos: el ladrón era su propio hijo. Tuvo entonces estas palabras tranquilizadoras a la dirección del cerco familiar y de mi madre: ¡ No es un robo, es una mala idea!

Así como que la actitud difiere según que se trata de un extranjero o bien de un miembro de la familia. (1)

 

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(1) Ma mère était encore une enfant, elle avait 7 ou 8 ans, lorsque ses parents l'ont placée dans une famille juive espagnole comme bonne. La patronne, très économe, cachait son argent entre les draps, sous le matelas ou utilisait d'autres cachettes comme cela se faisait autrefois. Car les banques n'avaient pas sa confiance. Un jour il y eut un vol. Une certaine somme d'argent avait disparu. Soupçonneuse, la patronne interroge ma mère qui répond négativement. La patronne eut alors cette réflexion à haute voix : Ceux qui firent cela, ne sont pas des voleurs mais des "robones" (de "robar" qui signifie "voler").

Le lendemain, une voisine, étonnée de l'attitude dépensière du fils de la famille, vint raconter l'affaire à la patronne qui due se rendre à l'évidence : le voleur était son propre fils. Elle eut alors ces paroles apaisantes à l'adresse de l'entourage familial et de ma mère : C'e n'est pas un vol, c'est une mauvaise idée !

Comme quoi l'attitude diffère selon qu'il s'agisse d'un étranger ou bien d'un membre de la famille.

 

Les histoires espagnoles de maman

Quand j’avais un peu de peine à me lever le matin, maman me récitait parfois, tout en m'habillant, un court poème espagnol mêlé d’argot. J’étais trop petit pour en deviner le sens caché mais cela avait le don de me faire rire. Après avoir longuement hésité, je me décide à rapporter ici cette strophe car elle est en espagnol argotique et donc plutôt difficile à traduire en français. Je pense qu'il est temps que ces quelques mots laissent une trace. Les voici tels que maman me les récitait :

 

Levántate, cornibeo.

Ponte los carabitates y también los chirimildes

Que ha venido prende las ratas, se ha llenado de clarencia

Si no te levantas con paciencia, te se queman los betates.

Lève-toi, porteur de cornes.

Enfile ton futal et tes autres frusques

Car celui qui attrape les souris est venu, il a pris feu

Si tu ne te lève pas pour prendre de l'eau, tes "betates" vont brûler.

 

Voici l'une de ces histoires pleines de compassion mettant en scène une jeune fille, simple d’esprit, qui se rendait à l’église pour prier la Vierge avec sa traduction en français. Candidement, elle lui disait :

 

María, Mariota,

Cara de calabazota,

María, Marión,

Cara de calabazón.

Marie, Mariote,

Visage de petite courge,

Marie, Marion,

Visage de grosse courge.

 

Le curé qui écoutait lui dit un jour qu’il fallait prier la Vierge en récitant l’Ave Maria. Ce que fit la jeune fille. Mais elle reprit très vite ses anciennes habitudes. Le prêtre lui en fit aussitôt la remarque. Elle lui répondit : "¡ Cuando rezo con mis palabras, la cara de la Virgen me sonríe pero se queda de mármol con su oración!"(1).

 

Une autre histoire que me racontait ma mère pour me faire la leçon mettait en scène un jeune garçon à qui sa maman demande d'aller chercher du bois pour faire du feu et cuire le repas de midi : "¡ Perico, ves a por leña!". Et Perico, pas du tout serviable, de répondre qu'il a mal à la jambe : "¡ Ay, que me duele la pata!". Sa maman se dévoue alors pour chercher du bois pendant que son fils continue de s'amuser dans la cour tout en faisant semblant de claudiquer.

Dans l'après-midi, à l'heure du goûter, sa maman l'interpelle pour qu'il vienne à table : "¡ Perico, ven almorzar!" et Perico d'accourir en disant pour sa défense qu'il n'avait plus mal ni à la jambe ni nulle part : "¡ Ya no me duele la pata ni nada!" s'écriait-il.

Cela me faisait rire mais ne m'empêchait pas d'agir comme Perico lorsqu'une corvée menaçait de me tomber dessus.

 

Origine du nom de saint Christophe, Cristóbal en espagnol

Dans la nuit noire, un tout petit enfant appelle le passeur qui se trouve dans une cabane sur l'autre rive d’une rivière. Le jeune garçon lui demande s’il peut le faire traverser. Le passeur, un colosse, se rend près de lui et en le prenant sur ses épaules, dans un grand éclat de rire, lui confit qu’il passe les animaux les plus lourds en les portant sur son dos.

S’aidant de sa gayata,(2) un énorme bâton, il entame la traversée du rio. Au milieu du cours d'eau ses jambes commencent à fléchir. Il ne peut plus avancer. Il a peur de se noyer avec l'enfant et dans une ardente prière, demande de l’aide à Jésus ignorant qu’il le tient sur son épaule : "¡ Cristo váleme!"(3). Puis, s’adressant à l’enfant : "Lo que pesas niño para estar tan pequeño. Que los dos padeceremos en el corriente de este rio soberbio"(4).

L’enfant tenant dans sa main gauche la boule du monde lui répond en reprenant les deux premiers mots de sa supplique: "¡ Cristóbal, ese es tu nombre!"(5). Et c’est ainsi que le simple passeur a été baptisé Cristóbal et que saint Christophe a supporté le poids du monde sur ses épaules pendant quelques instants.

 

Quevedo, le fou du roi

La reine d’Espagne boitait légèrement mais personne n’aurait osé lui faire une remarque sur cette infirmité de naissance. Quevedo, le bouffon du roi, se faisait fort de le lui dire devant toute la cour. Les paris étaient lancés et le lendemain, à l’arrivée de la reine, Quevedo, un plateau jonché de fleurs à la main, s’avance et mettant un genou à terre, dit à la reine : "¡ Su Majestad escoja!". Ce qui veut dire : "Que Votre Majesté choisisse !" mais les parieurs comprirent immédiatement que Quevedo avait gagné son pari car il avait dit "¡ Su Majestad es coja!", c'est à dire "Votre Majesté est boiteuse !". De la subtilité de l’espagnol !

 

Querelle d'enfants

Mes petits-enfants se chamaillaient à table comme souvent et en gesticulant le plus jeune fait mal à sa sœur qui aussitôt se plaint en me montrant son bras qui était, selon elle, sévèrement touché. Je regarde et je ne distingue rien. Cela me rappelle la fable que ma mère me contait pour me rassurer lorsque, enfant, je me faisais un bobo. J'en profite pour à mon tour utiliser cette histoire du jeune garçon, soi-disant mordu par un chien, appelant à l'aide sa maman qui constate : "No hay ni agujero ni herida"(6) et l'enfant de lui répondre : "Será que no me mordería"(7). Le calme est revenu à table mais pour peu de temps.

 

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(1) "Quand je prie avec mes mots, le visage de la Vierge me sourit alors qu’il reste de marbre avec votre prière !"

(2) La gayata désigne une houlette, une canne, une crosse, un bâton pour la marche.

(3) "¡ Cristo váleme!" : "Christ, rend moi fort !"

(4) "Ce que tu pèses, enfant, pour être si petit. Car nous allons périr dans le courant de cette superbe (ou orgueilleuse ou encore  tumultueuse) rivière."

(5) "¡ Cristóbal, ese es tu nombre!" : "Christophe, c'est ton nom !"

(6) "Je ne vois ni trou ni blessure". (7) "Il ne me mordait peut-être pas".

 

 

 

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(1) Quand j'étais petit, ma mère me racontait l'histoire de la Sainte Famille fuyant devant les sbires de Pilate. La Vierge demanda à un romarin de les cacher : "Ô, romarin ouvre tes branches pour nous cacher". Le romarin ouvrit ses branches et cacha la Sainte Famille. Mais lorsque les cavaliers s'approchèrent, il les rouvrit pour les faire découvrir. La Vierge, fuyant de nouveau, lui dit : "Tu seras aussi amer que je le suis actuellement". Et c'est depuis cela que les feuilles de romarin sont très amères.

Un peu plus loin, la Vierge demanda à un palmier de les cacher : "Ô palmier, ouvre tes branches pour nous cacher". Et le palmier ouvrit ses branches et cacha la Sainte Famille. Et les cavaliers passèrent devant le palmier sans les voir.

Et depuis ce temps-là, pour récompenser le palmier, le noyau de la datte porte un petit "o" sur l'une de ses faces. Le "Ô" de la Vierge !

Vous pourrez vérifier par vous même lorsque vous dégusterez une datte. Et vous montrerez, comme je le fais moi même, le "o" à vos petits-enfants en rapportant cette histoire, si le cœur vous en dit.

 

Otra historia de mamá. La historia del lobo hambriento, que se quedó así y fue alcanzado por un rayo (1)

El lobo despertó de buena mañana, con el estómago vacío.

Estiró la pata derecha de delante que hizo "clic" y luego la izquierda que hizo un nuevo "clic".

A continuación, pasó a cada una de las patas traseras emitiendo un "clic", característica que el lobo se llevó a los inicios de un día propicio en el que lo haría fiesta.

"Ah, tengo un día hermoso y muy bueno delante de mí", pensó el lobo.

 

A lo largo del camino se encuentra con una yegua y su potro.

"¿ Hola Sr. Lobo, a donde vas de ese paso?", se exclamó la yegua.

El lobo, muy educado, respondió: "Hola Señora Yegua, tengo tanta hambre que te comeré y también tu potro".

"Ah, Sr. Lobo, suplicó la yegua, tengo una puncha plantada en el casco de mi pata trasera que me hace sufrir terriblemente. ¿ Si pudieras eliminarla antes de comerme, sería perfecto?"

El lobo, lleno de compasión, tomó la pata que le presentaba la yegua. Cuando notó que no había puncha, la yegua le lanzó una jarraba (2) que envió al lobo a cinco o seis metros de distancia. La yegua y el potro huyeron al galope mientras el lobo, dolorido por todas partes, recuperaba. Estiro otra vez sus patas y puso a prueba por el estiramiento.

Las patas hicieron un "clic". "Ah, dijo el lobo, el día será mejor".

 

Siguiendo su camino, se encuentra con una cerda y sus cerditos.

La cerda, temblando de miedo, se inclinó y le preguntó qué estaba haciendo.

"Tengo mucha hambre, dijo el lobo, yo te voy a comer, a ti y a tus cerditos".

"Ah, Sr. Lobo, mis hijos no están bautizados. Si los comes ahora no van a ir al cielo. Hay aquí un arroyo pequeño. ¿ Podrías bautizarlos antes de comerlos?"

El lobo se compadeció de los cerditos, los tomó por las patas traseras para bautizarlos en el agua. Muy ocupado con el bautismo, el lobo no presta atención a la cerda que lo empuja violentamente al río. Mientras que la bestia hambrienta, medio ahogada, está luchando para recuperarse de su desventura, la cerda y sus cachorros huyen para salvar su vida.

El lobo resopla otra vez y estiró las patas que hicieron "clic".

"Ah, dijo la fiera, toda mohína, el día no ha terminado y que sin duda será bueno".

 

Continuó su camino y ve a la rama de un árbol, un mochuelo.

"¿ Hola, Sr. Lobo, a dónde vas así?", dijo el mochuelo.

El lobo, muy hambriento, le contestó: "Tengo tanta hambre que me voy hacer de ti mi almuerzo".

"Oh, Sr. Lobo, me enteré de que cantas muy bien. ¿ Antes de comerme, puedes cantarme una de tus coplas maravillosas. Después moriré feliz ?"

El lobo, siempre amable, empieza a gritar como hacen todos los lobos "¡ Ouuuu, mochuelo comí!"

Mientras que el lobo aúlla, el morro hacia el cielo, el mochuelo se hecha a volar, contestándole: "A otro seria que no a mí".

 

El lobo se encuentra al final de la tarde con el estómago siguiendo vacío. Se lamentó sentado debajo de un árbol: "¿ Cirujano de punchas, bautista de marranos, cantante de tonadas. Porqué no cae un rayo y que me parte en dos?"

El leñador que se había refugiado en el árbol cuando oyó el aullido del lobo, deja caer su hacha y lo parte en dos, tanto como el lobo lo había esperado unos momentos antes.

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(1) Une autre histoire de maman. L'histoire du loup affamé, qui le resta et qui fut frappé par un éclair (*)

Le loup se réveilla de bon matin, le ventre vide.

Il étira la patte droite de devant qui fit "clic" puis la gauche et il y eut un nouveau "clic".

Il passa ensuite aux pattes arrières qui chacune émirent un "clic" caractéristique que le loup prenait pour les prémices d'une journée faste au cours de laquelle il ferait bombance.

"Ah ! Une belle et bonne journée qui s'annonce pensa-t-il. Et il prit le chemin.

 

En cours de route il rencontre une jument et son petit poulain.

"Bonjour Monsieur le loup. Où allez-vous de ce pas ?" s'exclama la jument.

Le loup, très poli, lui répond : "Bonjour Madame la jument, j'ai tellement faim que je vais vous manger ainsi que votre poulain".

"Ah ! Monsieur le loup, supplia la jument, j'ai une épine plantée dans le sabot de ma patte arrière qui me fait terriblement souffrir. Si vous pouviez me l'enlever avant de me manger, ce serait parfait ?"

Le loup, plein de compassion, pris le sabot arrière que la jument lui présentait. Au moment où il constatait qu'il n'y avait aucune épine, la jument lui décoche une ruade qui l'envoie rouler à cinq ou six mètres de là. La jument et son poulain s'enfuirent au galop pendant que le loup, tout endolori, se remettait sur ses pattes qu'il testa de nouveau en les étirant. Chacune émirent un petit "clic".

"Ah ! Se dit-il, la journée sera meilleure".

 

En poursuivant son chemin, il rencontre une laie et ses nombreux petits cochons.

La laie, tremblante de peur, salua le loup et lui demanda ce qu'il faisait.

"J'ai tellement faim, répondit le loup, que je vais te manger, toi, et tes petits cochons".

"Ah ! Monsieur le loup, mes petits ne sont pas baptisés. Si vous les mangez maintenant ils n'iront pas au paradis. Il y a justement un petit cours d'eau ici. Pouvez-vous les baptiser avant de les manger ?"

Le loup, saisi de pitié pour les petits cochons, les prend par les pattes arrières et les trempe dans l'eau.

Très occupé par le baptême des petits, le loup ne fait pas attention à la laie qui le pousse violemment dans la rivière.

Pendant que la bête affamée, à demi noyée, se remet difficilement de sa mésaventure, la laie et ses petits en profitent pour fuir à toutes pattes.

Le loup s'ébroue et de nouveau étire ses pattes qui firent "clic".

"Ah ! Se dit-il, tout penaud, la journée n'est pas finie et elle sera certainement bonne".

 

Il poursuit son chemin et aperçoit sur la branche d'un arbre, un hibou.

"Bonjour, Monsieur le loup, où allez-vous comme cela ?", dit le hibou.

Le loup, très affamé, lui répond : "J'ai tellement faim que je me contenterai de toi pour mon déjeuner".

"Ô monsieur le loup ! J'ai appris que vous chantiez très bien. Avant de me croquer, pouvez-vous me chanter l'une de vos merveilleuses chansons. Je mourrai ainsi satisfait".

Le loup, toujours serviable, se met à hurler comme le font tous les loups :"Ouuuu, j'ai mangé un hibou !"

Pendant que le loup hurlait, le museau tourné vers le ciel, le hibou s'envole en lui répondant : "C'était surement un autre mais pas moi !"

 

Le loup se retrouva en fin de journée avec le ventre toujours vide. Il se lamentait en s'asseyant sous un arbre : "Chirurgien d'épines, baptiseur de petits cochons, chanteur de "tonadas". Pourquoi ne tombe-t-il pas un éclair et qu'il me coupe en deux".

Le bucheron qui s'était réfugié sur l'arbre en entendant le loup hurler, laissa tomber sa hache et coupa le loup en deux comme ce dernier l'avait souhaité quelques instants auparavant.

(2) Jarraba : Je n'ai pas retrouvé ce mot dans mon dictionnaire espagnol. Je rapporte cependant l'histoire du loup affamé telle que ma mère me la racontait et qui employait "jarraba" pour désigner une ruade. Elle utilisait aussi le mot "puncha" à la place de "espina", ces deux mots désignant indifféremment une épine.

(*) La hache du bucheron tomba sur le loup si soudainement que l'on peut dire qu'il fut frappé par un éclair (d'acier).

 

Au patronage Don Bosco d'Eckmühl...

Depuis un large passage qui borde les appartements des prêtres et qui conduit à la chapelle mes petits camarades de patro et moi-même avons rendu un vibrant hommage en chantant un "Ce n'est qu'un au revoir mon frère" à un laïc âgé qui partait vraisemblablement en maison de retraite. Je ne me souviens plus de son nom mais il était surnommé affectueusement "l'œil rouge de Moscou" car il avait, parait-il, l'œil à tout.

 

 

Le tourniquet du patro d'Eckmühl

Montage de deux photos placées côte à côte. À droite : mon frère Raymond et moi. Nous nous trouvons aussi sur le tourniquet : mon frère, de dos, tend le bras, moi, je suis de face au sommet du tourniquet. C'est l'abbé Bill (ou M. Joseph) qui a pris ces deux clichés juxtaposés par mes soins pour montrer dans une même perspective les habitations des prêtres, le préau et la cour. Au fond, des enfants jouent au basket devant la façade du cinéma-théâtre dont on aperçoit le sommet du fronton au-dessus des frondaisons.

 

 

D’une fenêtre située dans l’angle du bâtiment que l'on voit à gauche de la photo, l’abbé H. avait tiré à la carabine à plombs sur un jeune chat. Des enfants, en cercle autour du malheureux animal, assistaient à cette mise à mort. Se rendant tout de même compte que le chaton souffrait, l’abbé sortit de l'appartement et appuyant le canon sur la tête de la pauvre bête mit fin à ses souffrances. La réalité de l'époque n'était pas meilleure que celle d'aujourd'hui !

Un jour, alors que je faisais une confidence à l’un de mes camarades du patronage à propos d'un jeune juif de mes amis qui avait voulu se confesser, sans en connaître le rituel, l’abbé H. craignant les racontars sur son compte, me fait appeler pour m'interroger sur ce que je disais puis, méfiant, interroge également l'autre garçon. Devant la concordance des récits, il repart satisfait. Un vrai policier cet abbé !

 

... avec les chansons, comptines et les jeux.

J’apprenais des chansons avec l'abbé Bill et M. Joseph, par exemple pour la marche : "Un kilomètre à pied ça use, ça use, un kilomètre à pied ça use les souliers" et ainsi de suite avec deux puis trois, quatre, cinq... kilomètres. Ou bien : "Buvons un coup ma serpette est perdue, mais le manche, mais le manche. Buvons un coup ma serpette est perdue mais le manche est revenu". La chansonnette se poursuivait en utilisant les voyelles de l’alphabet "a, é, i, o, u". La voyelle "a" pour chanter en allemand : "Bava za qua ma sarpatte a parda ma la macha, ma la macha. Bava za qua ma sarpatte a parda ma la macha a ravana". La voyelle "i" pour le chinois : "Bivi zi qui mi sirpitte i pirdi mi li michi, mi li michi. Bivi zi qui mi sirpitte i pirdi mi li michi i rivini". La voyelle "é" pour l’espagnol, "o" pour le russe et "u" pour l'anglais.

 

Il n'est peut-être pas inutile de rapporter aussi le jeu du béret que l'on plaçait au milieu d'un cercle de joyeux garçons qui se le disputaient tout en faisant très attention de ne pas se faire attraper par les autres concurrents. Ou bien cet autre jeu où une corde tenait la vedette permettant à deux équipes de forts gaillards de s'affronter en tirant et s'arc-boutant sur ses extrémités pour faire fléchir les adversaires et ainsi remporter la victoire.

 

 

en page 3 : Mamá Cecilia et Maman Angèle. Le café "Chez François", mes oncles, tantes, cousins et cousines. Les petits métiers de l'époque. Récits pittoresques. Le décès de mes parrain et marraine. Les jeux des écoliers d'Eckmühl. Les amis dans le malheur. Les chansons de la noche buena que chantait maman.

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